Du Côté des mots : La villa

Après trois jours passés en apnée, à la limite de l’asphyxie, elle souffle enfin. Chaque année, lui prend un désir de perfection lorsqu’il s’agit de préparer la villa pour la saison estivale. Un désir qui la pousse dans ses retranchements. Exténuée mais satisfaite, elle rentre à Athènes.

Pour ce retour, Covid oblige, elle s’installe sur le pont extérieur du bateau. Là, elle se livre à son passe-temps favori : observer ses congénères. Comme elle, ils sont munis d’un masque qui les ampute d’une part d’eux-mêmes.  Elle les observe de son regard indiscret, se nourrit de leurs paroles, imagine des pans de leurs vies. Elle en profite, son mari n’est pas là pour souligner le caractère cavalier de sa manière de dévorer les autres. Au moment où la corne sonne, elle se lève pour s’accouder au bastingage et regarder, avec une émotion inaltérée par l’habitude, le bateau quitter le port. Elle voit les mains des personnes restées à quai qui s’agitent, les mouettes qui escortent le ferry, le sillon mousseux qui se dessine et, enveloppée par ces images, son cœur se serre. Pendant que le vent caresse sa joue, se glisse sous son masque et s’amuse avec le tissu de sa robe, elle savoure ce spectacle. Elle aime particulièrement lorsque le bateau prend de la distance par rapport aux côtes et lui offre une vue panoramique de son île. Elle sourit en passant au sentiment de liberté et de bonheur que lui procure ce trajet.

Un fumeur à ses côtés l’oblige à regagner sa place, un siège en plastique bleu encadré par deux autres sièges estampillés par un écriteau interdisant de s’asseoir. Étranges distanciations sociales. Bientôt le bateau longe la côte et il lui semble qu’elle pourrait toucher la roche si elle tendait la main. Cette sensation d’enveloppement par des falaises immenses, cette impression de goulotte lui rappelle sa croisière dans les fjords.

Elle a quatre heures à tuer devant elle, alors elle sort un livre, visse ses écouteurs sur ses oreilles et s’éloigne de la réalité. Son pied bat la mesure, son corps oscille légèrement sous l’effet du rythme. La musique ordonne ce mouvement, elle s’y soumet. S’en enivre. À un moment, elle ferme les yeux pour que la musique coule à l’intérieur de son corps. Il y a quelque chose d’hypnotique. D’un coup s’impose à elle une scène du ballet d’Alvin Alley, et elle ressent  la transe qui l’avait saisie en regardant ces corps danser sur le rythme. Elle avait été envoûtée par l’exactitude des gestes qui épousaient parfaitement chaque note. Avait ressenti le besoin que jamais ce spectacle ne s’arrête. Elle a toujours entretenu avec la musique un rapport addictif. Elle se demande s’il y a quelque chose de sacré dans la danse, si la symbiose entre les sons et les gestes est magique à l’instar du chant des sirènes dont on ne peut s’extraire.

Là, elle ferme son livre, sort son portable et fait défiler de son pouce les photos qu’elle a prises de la villa. La version 2 020 de sa décoration est réussie, elle réalise à quel point, elle adore les mises en scènes, les atmosphères qui créent des émotions, elle se demande si elle n’a pas loupé sa vocation, elle a tellement besoin de beau, c’est une nécessité comme écrire. Elle a passé trois jours à laver, poser chaque objet à une place, prendre du recul, le changer, observer à nouveau, jusqu’à ce qu’elle soit contentée par ce que ses yeux ont vu. Elle réalise qu’elle n’a pas fait les exercices de la master class, trop absorber par le modelage de l’espace. Maintenant, elle va pouvoir écrire, les locataires sont chez elle.  Alors, elle sort son ordinateur et commence par la retranscription de ses pensées.

Myriam E.Mitakos, copyrights tous droits réservés.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s