Du côté des livres : La femme aux cheveux roux — Orhan Pamuk — éditions Gallimard 2016

Cem, jeune adolescent vit à Istanbul dans les années 1980. Son père, activiste politique, tient une pharmacie. Un jour, il est arrêté et disparaît. A dix-sept ans afin de payer ses études, Cem se voit proposer un mois de travail auprès de Mahmut, un puisatier. A Ongoren, à 50 kilomètres d’Istambul, ils vont creuser un puits. Ils vivent en plein air, dorment à la belle étoile, se racontent de longues histoires dans le calme de la nuit. Leur préférée est celle d’Œdipe. Maître Mahmut s’avère un homme exigeant et autoritaire, mais aussi protecteur et affectueux, il devient au fils des jours un père de substitution pour Cem qui nourrit envers lui des sentiments contradictoires.

Dans la bourgade voisine du chantier, Cem est attiré par une femme aux cheveux roux qui joue dans une troupe de théâtre. Un soir, à l’insu de son maître, le jeune Cem se rend au « Théâtre des Légendes Edifiantes », où se produit la femme dont il est éperdument amoureux. Là, il découvre l’histoire de Rostam et Sohrâb, tirée du « Livre des Rois » iranien, où dans un combat mortel, un père tue sans le savoir son fils.  Elle fait écho à celle d’Œdipe. Ce même soir, le jeune Cem fera l’amour avec la femme aux cheveux roux. 

Un jour, Cem renverse sur Mahmut un seau de terre par maladresse. Paniqué, l’adolescent s’enfui, regagnant en toute hâte Istanbul et laissant le puisatier sans secours. 

Je ne divulguerais volontairement que le début de ce livre aux abords étrangement lent et dérangeant (comment peut-on laisser une personne pour morte ?) Un livre dont le rythme s’emballe pour se transformer en thriller lorsque la femme aux cheveux roux réapparaît. 

Il s’agit d’un roman initiatique qui explore le thème de la culpabilité et du lien père-fils, pour ce faire, l’auteur convoque les mythes grecs et iraniens. Ainsi nous découvrons une histoire où la vie déjoue la volonté des hommes et où les femmes sont l’instrument du destin, à l’image des tragédies antiques. Orhan Pamuk y dresse aussile portrait d’une Turquie coincée entre l’occident et l’orient, soumise à la lutte entre la modernité et les traditions, entre la religion et la laïcité. Il  s’interroge à multiple reprise sur notre rapport à l’image et à la transmission orale, sur la pensée qui peut s’exprimer parfois par le biais des mots et d’autres fois par celui des images,  sur les civilisations qui transmettent par les textes, celles qui utilisent des représentations théâtrales et celles qui ont recours à la peinture.

En outre, grâce à ce livre, nous sommes témoins des transformations dues à l’expansion immobilière tentaculaire qui a défiguré la capitale turque. En effet, sous nos yeux, Istanbul s’étend sans relâche, la campagne se bétonne, les puisatiers sont remplacés par de puissantes foreuses épuisant les nappes phréatiques. 

Ce fut une lecture qui m’a séduite en douceur par son genre flirtant parfois avec le conte, par son écriture pointilleuse empreinte de poésie. Je recommande donc cette histoire affirmant que nul n’échappe à son destin. 

Myriam E. Mitakos

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