Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur

Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur. 

Sans les recommandations de Martha, je ne me serais jamais aventurée dans ce quartier et je ne l’aurais jamais revue. 

Tout a commencé, il y a deux mois. En sortant de chez le coiffeur, alors que je marchais d’un pas aérien traduisant l’assurance que me procurait ma nouvelle coupe. Alors que mon regard n’avait de cesse que de vouloir attraper mon image dans chaque vitrine, mes yeux se posèrent sur un visage abîmé qui se trouvait juste derrière la vitre d’un marchand de Kebab. Mon corps marqua un arrêt. Malgré la lumière brisée qui habitait le regard de la femme, je ressentis cet élan qui vous pousse spontanément vers les gens qui vous sont familiers, suivi d’un mouvement de recul, de ceux qui indiquent l’erreur : la ressemblance demeurait hasardeuse.  

Cependant, je ne pouvais cesser d’observer cette femme qu’une vitre s’éparait de moi. Ce faciès dénaturé réveillait en moi, un vague souvenir mêlé à  la certitude de l’avoir croisée, et même de lui avoir parlée.

Je continuai de la scruter, tout en pataugeant dans ma mémoire. Son corps inerte me mettait mal à l’aise. Elle était attablée devant un verre de bière largement entamé, et sa main endormie attrapait des frites qu’elle portait à sa bouche pour les engloutir mollement. Ces cheveux étaient maintenus négligemment en queue de cheval à l’aide d’un vulgaire élastique vert pomme. Ce dernier contrastait avec la couleur mordorée de la masse emprisonnée.  Elle portait une chemise qui avait dû être blanche dans une autre vie et qui aujourd’hui tirait sur le gris, son aspect froissé cumulé à sa couleur sale, lui donnait l’aspect d’un haillon. Il exsudait de son être quelque chose relevant de l’animal traqué. 

Je me remis à marcher d’un pas lourd, habitée par cette image qui restait figée sur ma rétine. Mes neurones opérèrent des connexions complexes et rapides afin de pouvoir resituer cette femme.  C’est une fois montée dans le wagon du métro que me revint avec une netteté surprenante, le moment de notre rencontre. La première fois remontait à au moins huit ans, chez Armelle et Théo… 

Oui, je me rappelai avec netteté la femme à la petite stature, inondée par une chevelure léonine rousse. Elle se tenait à l’écart du groupe, presque engloutie par les arbustes. Je l’avais remarquée parce que j’ai un faible pour les rousses. Je me rappelle m’être faufilée parmi les convives jusqu’à elle. Elle s’exprimait dans un grec parfait, si bien que j’avais hésité sur ses origines. Mais sa peau diaphane, enrubannée et tachetée ne pouvait trouver sa source chez les Hellènes ! De surcroît avec le nombre de Français que drainaient les soirées  chez Armelle, il était plus que probable qu’elle en soit ! En outre, elle s’appelait Clémence. Nous avions échangé des propos banals. Enfin, elle s’était limitée à répondre à mes questions de manière laconique et d’une voix un peu sèche. Elle ne m’avait pas donné l’impression de vouloir faire connaissance, encore moins celle de vouloir se dévoiler. J’avais ressenti le désagrément de déranger, alors j’avais rebroussé chemin. Il y avait quelque chose de dérangeant dans son regard, bien au delà du fait que ses yeux fussent vairons. Son regard m’avait mis mal à l’aise, j’y avais vu de la folie. Je l’avais trouvée étrange, farouche, prête à bondir toutes griffes dehors. 

La sensation laissée par cette entrevue était telle que je m’étais renseigné auprès d’Armelle sur cette fille aux airs sauvages. Elle l’avait rencontrée récemment au sein d’une association française et elle l’avait invitée car elle l’avait trouvée très solitaire et un peu mélancolique. Elle était mariée avec un grec et ça tournait mal. Alors, Armelle avait voulu la sortir de sa solitude et l’invitait tous azimuts : un geste de solidarité fraternelle. 

C’était donc cela que j’avais perçu dans son regard : de la mélancolie. Une fragilité aussi. Après cette réflexion, je l’avais oubliée et j’étais retournée papillonner parmi les invités.

Je l’avais revue lors du Marathon Classique au mois de novembre, quelques années plus tard. Son corps athlétique était animé par l’euphorie de l’exploit, je l’avais trouvée très belle avec sa bouche boudeuse, son teint rehaussé de rouge. Elle avait malgré son faible volume une présence troublante. Je l’avais observée rire avec le groupe de ses amis, pleine d’aisance. J’avais pensé que la faille que j’avais détectée quelques années plus tôt avait disparu. Sa vie devait avoir pris un tournant favorable. Depuis, je ne l’avais jamais revue et je ne m’en étais pas soucié. 

Mais, la voilà qui resurgissait, affichant un visage plus inquiétant que le premier. Je ressentais un effroi de ceux qui engendrent le questionnement. Comment en était-elle arrivée là ? Qu’est-ce qui avait pu l’amener à cet état de loque humaine ? 

Les jours suivants, je fis, chaque jour, un détour en quadrillant le quartier de Panormou, à l’affût de sa silhouette. Sa vision me taraudait. J’étais comme pris en otage par cette sensation de non assistance à personne en danger. Il me fallait la retrouver. 

Le mois dernier, loin du quartier de Panormou, je l’ai revue. Son visage en transe hurlait un prénom, son corps d’une maigreur extrême, enveloppé de vêtements crasseux prenait à parti un personnage invisible. J’ai su qu’il me fallait l’aider. 

Depuis, nos vies sont étroitement liées. 

Myriam E.Mitakos

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