Ma sœur Cendrillon

Mon père mourut l’année de mon dixième printemps. Il nous laissa sans le sou. Ma mère sombra dans une dépression. Pour ma sœur Anastasie et moi, ce fut une période difficile, durant laquelle nous tissâmes une complicité nouvelle face à la l’adversité. Mais cela ne dura que le temps d’un hiver blême. Les larmes de ma mère et son injonction de cultiver notre beauté afin de trouver un homme riche développèrent chez moi une misogynie qui me fit détester ma propre sœur et espérer lui voler la vedette. Ainsi, je rivalisais avec elle en tout.

Au printemps, ma mère trouva à faire des ménages chez un homme veuf. Ses larmes cessèrent. A l’été, son sourire éblouissait son visage et elle nous annonça que l’homme à la belle maison voulait l’épouser. Ma sœur et moi exultâmes de joie, nous allions enfin vivre décemment. Mais je déchantai lorsqu’elle nous confia que l’homme avait une fille d’une beauté singulière. Mon sang ne fit qu’un tour et je la considérais comme une rivale avant même de l’avoir rencontrée. 

Au cœur de l’été nous nous installâmes chez le nouvel époux de notre mère. La demeure était spacieuse et belle. Nous occupâmes de fort jolies chambres et étions convaincues que nous allions pouvoir vivre un conte de fée, où nous serions parées des plus belles toilettes et parures… Un nuage venait cependant assombrir cet avenir favorable : la présence de cette jeune fille douce et fragile. 

Sa simple vue avait le don d’éveiller en moi de la répulsion. Je ne pouvais supporter sa gentillesse un peu mièvre, ses yeux larmoyant. Je n’avais cure de son statut d’orpheline, ne l’étions nous pas nous même !  Alors, naquit une malveillance débridée, encouragée par la complicité de ma mère et de ma sœur.   Je pris pour habitude de me moquer d’elle, puis avec Anastasie nous lui fîmes faire les tâches ménagères. Elle subissait nos humeurs sans se plaindre. Son père semblait aveugle à nos agissements. Ma mère favorisait notre comportement malsain. Au bout de trois mois, nous lui avions confisqué ses belles toilettes et l’avions revêtu d’un tablier gris et doté de sabots. A Noël, elle dormait dans les cendres devant la cheminée et je me régalais de l’appeler Cendrillon. Ce sobriquet lui resta. En quatre mois de cohabitation, ma sœur était devenue mon alliée. Ensemble, nous prenions un malin plaisir à la maltraiter. Je ne considérais plus ma sœur comme ma rivale, Cendrillon avait pris sa place. 

Au printemps suivant arriva une invitation inespérée. Le roi donnait une fête qui durait trois jours où toutes les belles filles du pays furent conviées afin que son fils puisse trouver une épouse. Dès l’annonce de ce bal, nous fûmes habitées par la perspective de cette fête. Rien d’autre n’avait d’importance. Le jour arriva et nous avions une toilette splendide pour chaque soirée. 

Le soir du bal, je resplendissais, ma sœur et toutes les autres filles ne m’arrivaient pas à la cheville. Le prince n’avait d’yeux que pour moi. Je frémissais. Mais entra dans la salle de bal, une jeune fille à la beauté ensorcelante. Je ne pu détacher mon regard d’elle. C’est pétrifiée que je constatai que sa présence effaçait toutes les autres. Le deuxième soir, elle quitta la salle de bal dans la précipitation, laissant le prince désœuvré. Je tentai ma chance, ignorant avec superbe ma sœur. Mais, le prince ne me voyait plus.

Quelques jours plus tard, un conseillé du roi passa chez nous pour nous faire essayer le soulier appartenant à la délicate créature qui avait subjugué le prince. Je bousculai ma sœur, la rayant violement, le petit soulier ne pourrait en aucun cas contenir son coup de pied grossier. Je l’essayai, en vain. J’allai jusqu’à me couper le gros orteil. Mais la douleur fut insupportable et je ne parvins pas à marcher. De dépit, je rabotai le talon de ma sœur. Si je ne pouvais être l’heureuse élue ce serait elle. Mais, à l’évidence, le soulier n’était pas le sien. Passa par là, notre souillonne de demi-sœur. Le conseillé la héla. Je protestai : « Voyez-vous même la crasse qui la couvre, notre Cendrillon ne peut être la jeune fille que le prince recherche. »

Cendrillon, sans entendre mon sarcasme, se précipita vers le puis, lava son visage, attacha ses cheveux filandreux. Lorsqu’elle se présenta au conseillé, son visage resplendissait et je reconnus la délicatesse des traits de la jeune fille. J’étais médusée. Elle essaya le soulier et ce dernier lui alla comme un gant. 

Le jour de la célébration de son mariage avec le prince, ma mère perdit la raison. Ma sœur, de rage, se lacera le visage et moi prise de remord, je me crevais les yeux.

Aujourd’hui encore, dans mes rêves une image schizophrène s’invite, où se superpose les deux visages, celui mâtiné de suie de Cendrillon et celui de la jeune fille du bal. 

Myriam E.Mitakos. Copyright tous droits réservés 19/04/19

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