Adriana Pitelberg

Interrogée sur Adriana, Laure marque un temps durant lequel son regard se perd à l’intérieur de souvenirs. Sa bouche tremble, ses yeux s’embuent. Enfin ses lèvres s’entrouvrent et elle ânonne les yeux fixant un point imaginaire « A Dri Anna… Adriana Pitelberg, bien sûr que je me souviens d’elle… nous avons été inséparables durant trois ans… oui nos maris étaient en poste à Moscou. Tous les deux chez Leroy Merlin. Avec le temps … les affectations diverses qui ont suivi, nous nous sommes perdues de vue. A l’époque, il n’y avait pas Facebook qui permet de garder contact, de suivre par procuration la vie des autres, de garder un lien, une possibilité de communication informelle, facile et rapide… Adriana…
Je me souviens de la première fois que je l’ai rencontrée. C’était lors d’un café organisé par la communauté française installée à Moscou. On m’avait parlé d’elle, succinctement. Je n’avais retenu que son origine. Oui elle était Brésilienne. Et je me souviens avoir été surprise en la voyant. C’est idiot ce que l’esprit peut construire comme raccourci. J’imaginais un visage exotique, un corps ondulé… et lorsque j’ai aperçu dans le groupe son corps élancé, un peu sec, sa chevelure blonde, sa peau pâle et ses grands yeux verts, je n’avais pas imaginé que c’était elle. C’est plus tard, que j’ai fait le rapprochement entre son nom et son physique… lesquels étaient en parfaite concordance. Oui Adriana était d’origine Allemande. Je crois que j’ai adoré ce contraste, l’effet que faisait son arrivée, l’étonnement sur les visages… Elle avait une voix suave, et parlait un français impeccable avec une intonation particulière. Le jour de notre rencontre, j’ai été fascinée par l’aisance qui se dégageait de son corps émacié, ce contraste de l’origine et du physique qui se poursuivait dans les gestes aussi. Car si son corps à l’arrêt donnait une impression de puissance et de rigueur, il se déliait lascivement lorsqu’elle parlait, il s’animait entièrement voué à la conversation, se secouait sous l’effet d’un rire. J’ai tout de suite eu envie d’être happée par sa personne, de faire parti de ceux qui allaient graviter autour d’elle. Elle eut sur moi un effet bluffant. Mais, je crois que son sourire, sa bienveillance, sa joie de vivre opéraient sur le groupe le même effet. Partout où elle se rendait, elle constituait le noyau dur d’un groupe dense qui évoluait autour de son orbite. Elle portait le Brésil en elle, cette manière de vivre décomplexée, une sorte de fatalisme candide qu’il faisait bon de côtoyer. Nous avons été amies immédiatement, au premier regard. Elle a su insuffler de l’énergie et un brin de folie dans ma vie bourgeoise bien huilée. Nous avons joué au tennis, participé à des cours de samba, bu des cocktails en babillant gaiement, soufflé des confidences… partagé une multitude de moments qui font le ciment d’une amitié. Et puis, nous sommes partis, expatriés dans des pays différents. Cela a été douloureux pour moi, cela a semblé facile pour elle. Peut-être n’aurait-je été qu’un engouement éphémère dans sa vie. Elle, en revanche a marqué la mienne… Adriana
Vous me dites qu’elle est morte… cela me semble impossible… Elle avait trop de vie en elle…

La fin de la phrase est étranglée dans un trémolo, et Laure détourne le regard.

Myriam E. Mitakos Copyright tous droits réservés, 8/04/19

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