L’escarpin

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Charles P. se trouve au volant de sa nouvelle berline. Voiture de fonction venue incrémenter la promotion qu’il vient d’obtenir au sein du cabinet X . Charles P. est en route vers sa maison secondaire en Normandie, en route pour des vacances bien méritées qui entérinent une année de travail sans congés. Il devrait être heureux à l’idée de cette perspective. Mais, il ne l’est pas.
Je dirais même qu’il est un tantinet crispé, installé derrière le volant. Qu’il a la mauvaise humeur à fleur de peau. Et pour cause, dans le rétroviseur, se reflètent la chevelure violemment crêpée et le sourcil droit en circonflexe d’Odette sa belle-mère.
Ce départ en vacances, qui naguère rimait avec bonheur familial, est devenu depuis trois ans un calvaire. Depuis qu’il trimbale Odette. Trois ans, qu’elle orchestre de mauvais tours de magie et efface par sa présence l’excitation joyeuse des enfants, le regard amoureux de sa femme, les jours coloriés de jaune soleil, le plaisir des promenades en forêts main de sa femme enchâssait dans la sienne, le plaisir de la coalescence de leurs corps.

Et aujourd’hui n’est pas coutume, la tension gonfle dans l’habitacle de la berline. Les enfants se chamaillent pour une histoire de barre chocolatée dérobée par l’un à l’autre, sa femme râle parce que sa mère leur a fait prendre du retard et Odette le fixe de son regard torve dans le rétroviseur.

Ainsi, Charles P., à peine parti, est déjà impatient de retrouver ses dossiers, ses clients et ses collègues…
Pour se détendre, il enclenche le lecteur CD et une douce mélodie emplie l’habitacle de la voiture couvrant les voix de crécelle de ses enfants et la litanie plaintive de sa femme. Instantanément, la musique apaise les humeurs : les enfants se taisent, sa femme se calme et sa belle-mère arrête de le scruter dans le rétroviseur. Bercé par les notes, Charles P. reprend contact avec le confort de sa voiture. Un sourire point sur son visage pour ne plus y déloger. Il est bien, perdu dans ses souvenirs.

Au péage de l’autoroute, Charles P. sent quelque chose à ses pieds. Il s’apprête à sermonner Odette qui laisse toujours des objets se balader en roue libre sous son siège, lorsqu’il remarque qu’il s’agit d’un escarpin bleu-marine. Il jette un regard du côté de sa femme qui s’est assoupie. En attrapant la carte bancaire pour payer, il glisse à la dérobée une main à ses pieds et bloque le soulier sous son siège. Lorsqu’il redresse son corps, son front est constellé de petites gouttelettes. En levant les yeux, il croise le regard d’Odette. Il frissonne. Ce regard est toujours là en train de le fixer, elle ne le lâche jamais comme un rottweiler protégeant son maître. En l’occurrence, sa fille. Jamais ce gendre ne lui inspira confiance et elle s’escrime à le lui montrer.

« Vous ne vous sentez pas bien Charles ? — Si si, belle-maman, c’est juste que j’ai un peu chaud. » Pour accentuer la véracité de son propos, il tourne sa tête vers la vitre ouverte, exposant sa chevelure poivre-sel au gré du vent. L’air qui s’engouffre caresse les joues d’Odette qui se met à inspirer bruyamment.
« Odette, l’air vous dérange ? » Si la phrase est courtoise, le ton est un peu sec. Entre Charles P. et sa belle-mère toute conversation prend des tournures tendues. Odette continue à inspirer tel un chien ayant repéré un intrus. Puis, stoppant net ses reniflements, elle s’exclame « ça sent la cocotte là-dedans !
— … ?! Charles panique. Inconsciemment il inspire longuement lui aussi, semble reconnaître un parfum qu’il connaît bien, ses mains moites agrippent le volant¬
— Hein Pauline, tu ne trouves pas ? De sa main droite, Odette secoue l’épaule de sa fille qui somnole. Hein tu ne trouves pas ?
— Quoi ? sursaute Pauline.
— Tu ne trouves pas qu’il flotte une odeur fleurie… un parfum qui n’est ni le tien, ni le mien… En disant cela elle incarcère son regard dans celui de Charles P. qui depuis n’est plus vraiment concentré sur la route.
Pauline tourne sa tête vers l’appuie-tête.
Tout va vite dans l’esprit de Charles P.. Les possibilités de réponses s’entrechoquent, se contredisent à une vitesse vertigineuse.
— Oui, tu as raison maman, il y a comme une odeur de jasmin… conclut Pauline avec une ombre dans le regard.
— Ah, oui, c’est discret… ça vous plait ? c’est le nouvel endroit où je laisse la voiture pour le nettoyage, ils utilisent des huiles essentielles. C’est agréable… non ?
— Des huiles essentielles ! s’exclame Odette
— Oui, c’est un nouveau concept, je le trouve vraiment intéressant, loin de ces produits chimiques qui laissent des odeurs entêtantes…
— Oui mon chéri, tu as raison, c’est une idée originale et agréable.

Si Charles P. est content de sa répartie qui déjoue la suspicion de sa belle-mère, la présence de l’escarpin demeure une ombre qui assombrit le reste du trajet. Il s’emmure dans un silence, loin de la conversation qui anime la voiture. Il réfléchit à la manière dont il pourrait se débarrasser de cette chaussure dont la découverte pointe son infidélité… Deux jours plus tôt, il s’encanaillait avec sa nouvelle assistante. Ah, la grivoise ! Mais quelle sotte, oublier une chaussure… il faut dire qu’il avaient été surpris et qu’elle était partie comme une voleuse… A cette pensée, le sang pulse dans son sexe. Il observe sa femme, est rassuré de constater qu’elle est aveugle à l’émoi qui l’assaille. Dans le rétroviseur, l’œil de rottweiler est toujours fidèle au poste.
Il doit se délester de cette preuve gênante… mais comment ? La balancer par la fenêtre, la jeter dans une poubelle sur l’aire de l’autoroute au moment de la pause pipi… impossible en présence d’Odette. Il se résout à l’idée de s’en débarrasser la nuit venue, lorsque tout le monde dormira.
Le reste du trajet est un supplice, la présence de cette chaussure sous ses fesses lui donne des sueurs froides. Avec Odette, dans la même voiture… elle serait capable de se mettre à quatre pattes pour chercher une bague, un stylo s’étant égaré sous son siège… Il ne peut prendre le risque d’attendre la nuit.

Lui vient à l’esprit, l’idée de la situation d’urgence, une urgence qui détournerait l’attention d’Odette…
La sueur qui perle maintenant en continu le long de ses tempes lui dicte sa conduite. Soudain, il stoppe la voiture sur le bas-côté, se contorsionne vers l’avant, comme pris de convulsions nauséeuses, happe l’escarpin, ouvre la portière, court vers les fourrés, se penche dans l’enchevêtrement des plantes et y jette la chaussure. Il prend soin d’émettre des sons peu ragoûtants sensés faire fuir tous regards curieux. Il se redresse soulagé. En se dirigeant vers sa voiture, il ressent cependant un malaise. Odette l’observe. A peine installé au volant, elle lui assène :
— Cela fait du bien, de se soulager… vraiment vous n’aviez pas l’air dans votre assiette, Charles…
— …
Pauline lui tend une lingette parfumée « tu te sens mieux mon chéri… tu veux que je prenne le volant ?
— Non merci Chouppette ! Je me sens vraiment mieux maintenant…
— ¬… que vous vous êtes débarrassé de cette chose qui vous gênait, dégaine Odette.
— ??!
La phrase sournoise se loge comme une morsure vénéneuse dans la chaire de Charles, qui instantanément se sent faiblir.

Dans le rétroviseur Odette s’amuse de le voir décontenancé, son visage perdant ses couleurs.
Pauline insiste pour prendre le volant. Il n’a vraiment pas l’air bien. Odette continue à sourire. Les enfants quant à eux sont indifférents à ce qui se joue, dévoués entièrement à leurs consoles de jeux.

Les dernières minutes du trajet, Charles P. conduit sous l’emprise d’un doute. Odette l’a-t-elle vu jeter l’escarpin ?

A peine la voiture garée, les portières ouvertes, Odette s’adresse à Charles.
— Je ne comprends pas, je ne retrouve pas ma chaussure. Pourriez-vous regarder son votre siège, mon escarpin a dû y glisser.
— Votre escarpin ! … Ah ça non, il n’y est pas !

Et prenant conscience du quiproquo qui vient de le tourmenter, Charles part dans un fou-rire qui laisse coite Odette.

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