20 ans

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Brigitte est arrivée en avance. Il n’était pas encore là. Elle a choisi une table en terrasse. Pas au hasard. Le même plateau en marbre blanc veiné de noir, assorti du même piètement en fonte massif, placés au même endroit. En s’installant, elle a remarqué que la banquette en osier était neuve. Plus large, plus longue. La vue sur la place et les platanes qui la décorent, à l’instar de la table, n’a pas changé. Tout autour, les mêmes enseignes, les mêmes noms. Cette immuabilité du lieu l’a angoissée. Elle a commandé un Perrier, a sorti son journal, mais l’appréhension de ces retrouvailles a troublé sa lecture. Elle s’est demandée pourquoi elle l’avait contacté ? Si sa nouvelle coiffure la rajeunissait comme le lui avait affirmé sa tante, la veille. Elle était légèrement maquillée.

« Brigitte ? »

Elle a levé la tête et elle l’a vu. Là, devant elle.

Il a répété son prénom de sa voix chaude comme étonné.

« Brigitte ! »

Elle a souri. C’était bien lui. Paul. Juste vingt ans les séparaient. Elle s’est levée, lui a présenté son visage encore jeune. Ils se sont fait la bise. Trois comme il est coutume dans la région. Trois bises pour tenir leur histoire à distance.

« Alors comme ça te revoilà parmi nous ! Cela me fait plaisir que tu aies pensé à moi… Internet fait vraiment des miracles… l’autre jour j’ai retrouvé Claude Duteil, tu te rappelles de lui ? Tout en disant cela, il s’est assis en face d’elle, dos à la place.

— Claude ? Bien sûr ! Balbutia-t-elle, que devient-il ?

— Il est ingénieur, il travaille à l’étranger pour le groupe Vinci.

Elle n’a rien trouvé à dire. Cette information ne l’intéressait pas. Ils se sont dévisagés. Silencieux. Chacun perdu dans sa mémoire et dans ses constatations.

Brigitte a pensé qu’il avait pris du poids mais que sa haute stature le gardait élégant. Elle a observé les rides aux coins de ses yeux, ses cheveux blancs, ces détails qui font le charme des années qui passent. Lui s’est dit qu’elle était comme il l’avait imaginée : rayonnante. Il avait toujours su qu’elle serait belle à la quarantaine.

C’est elle qui a rompu le silence :

« Alors tu es resté ici, tu n’es jamais parti… fidèle. Á ce mot, elle a rougi.

— Tout était favorable pour que je reste, tout était tracé, l’étude de mon père et puis j’aime cette ville, cette terre qui m’a vu grandir. Pas comme toi, toujours tournée vers l’ailleurs. Je me rappelle au lycée tu rêvais de voyages, d’autres langues. Alors comme ça tu vis à Londres ! Pas si exotique, je t’aurais imaginé plus loin, plus déconnectée par rapport à nous. »

Brigitte a regardé ses mains aux doigts longs, s’est remémoré le temps où elles encadraient son visage. Si loin, si près.

« Qu’est-ce qui t’amène ici après tant d’années d’absence, combien déjà ? » Il a demandé ça en constatant la couleur claire de ses cheveux. Avant elle était brune.

  • Je suis revenue pour enterrer le frère de ma mère, je l’ai fait à sa place, elle l’aimait tant… Maintenant, je suis seule. Plus de famille à part ma tante. C’est étrange. Ça marque les années qui passent, les choses que l’on ne fera plus. D’un coup, j’ai un peu peur… »

Elle s’est arrêtée dans sa phrase, captivée par la lumière tamisée le feuillage des platanes. Cette même lumière qui régnait le jour de leur premier rendez-vous. Son cœur s’est serré. Il y a eu un bourdonnement dans ses oreilles, suivi d’un silence épais, inquiétant. Puis, les voix, les rires des tables avoisinantes, les verres, les tasses qui s’entrechoquent, le pleur d’un bébé, tout est revenu.

Lui, l’a regardée, inconscient à son malaise. Il a songé que les années n’avaient pas effacé leur complicité, qu’elle était à l’aise, intime. Alors il a dit sans réfléchir : « Tu sais j’ai pensé à toi, souvent. » Puis, il a pensé à sa femme, s’est dit qu’il ne pouvait pas dire ça, pas à elle. Et pourtant, la revoir réveillait tous les regrets.

Elle a levé la tête, a plongé ses yeux à l’intérieur des siens, s’est dit que si ils laissaient passer encore vingt ans, il serait trop tard.

 

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