Rêve de jeunesse

photo atelier nouvelle 1

Madame Faures fréquentait souvent la brasserie Blanc. Elle y avait ses habitudes le vendredi midi où vers onze heures, elle s’accordait un verre de blanc millésimé accompagné d’une demie douzaine d’huitres ou du caviar. Invariablement elle se régalait à observer les badauds et les clients de la brasserie, prenait des notes sur ses carnets colorés, en vue d’un livre qu’elle rêvait d’écrire. Ces derniers temps, elle y déjeunait, tous les midis. Les jours de beau temps, elle abandonnait son intérieur luxueux pour la terrasse. Journal à la main, elle parcourait les gros titres et se délectait de la chronique littéraire de son tendre ami Robert Duffour. Mais dernièrement, cette pratique ne la régalait plus autant. Peut-être la plume de son ami s’était-elle affaiblie avec l’âge ? Parce que ce qui la tracassait dernièrement, c’était le désolant constat des années qui ont filé trop vite, l’inexorable vieillesse qui s’installe, les rêves inassouvis. Installée en terrasse, elle observait toujours les badauds et les clients de la brasserie, mais ne prenait plus de notes. À quoi bon ? Un midi de la mi-septembre, elle fut extraite de sa rêverie par une jeune fille qui se jeta sur la banquette en osier tressé, où elle était installée. Elle détourna la tête pour découvrir l’effrontée et constata une fort jolie jeune fille. Se remémorant l’insolence de sa propre jeunesse, elle se radoucit. Elle l’observa en coin, attendrie : une réplique d’elle-même, jeune. Soudain surgit, à grandes enjambées, un jeune homme élancé. Il se dirigea tout droit vers la jeune fille et l’embrassa sur les joues avec fougue. Puis, avec la même indélicatesse, il se jeta sur la banquette aux côtés d’elle, provoquant cette fois-ci l’agacement de Madame Faures. Elle était prête à bondir sur le jeune homme pour le sermonner, lorsqu’elle le reconnut. Il n’avait pas changé avec les années. C’était le petit-fils de Madame de Croisin qui fréquentait son salon littéraire tous les jeudis.

  • Ah ! Jeune homme, votre grand-mère ne vous a donc point appris les bonnes manières !

Le jeune homme se retourna et la regarda, interloqué.

Puis, il éclata de rire reconnaissant la vieille dame dont il avait fréquenté la demeure, certains mercredis après-midi de son enfance.

  • Oh Madame Faures ! Quel hasard… Ma grand-mère me parlait encore de vous le week-end dernier… vos rendez-vous hebdomadaires sont toujours aussi prisés !

Flattée, la vieille dame émit un rire plein d’entrain puis lui demanda :

  • Rappelez-moi votre prénom jeune homme !
  • Hippolyte… Et permettez-moi de vous présenter une amie. Se tournant vers la jolie blonde : Brigitte je te présente une amie de ma grand-mère, Madame Faures.

Brigitte sourit, et tendit une main timide vers la dame en murmurant : « Enchantée Madame ».

Le jeune homme, le visage resplendissant d’une joie mal contenue, s’adressa alors aux deux femmes :

« C’est incroyable cette rencontre… la vie fait bien les choses.

  • Mais pourquoi donc, mon garçon ? le coupa la vieille dame intriguée.
  • C’est qu’avec Brigitte vous avez cette passion de la littérature et que… allez Brigitte dis-lui !
  • Mais, dire quoi ? interrogea la jeune fille.
  • Pour ton manuscrit ! Et sans lui laisser le temps de répondre, il s’adressa à Madame Faures : Brigitte a un secret que je suis le seul à partager… Elle a écrit un manuscrit qu’elle rechigne à faire lire… Et voilà que nous vous rencontrons… Votre avis sur son travail serait précieux… et puis parmi vos amis…

Un sourire malicieux vint barrer le visage de la vieille dame et ses yeux s’illuminèrent d’une lueur nouvelle.

  • Mademoiselle, je me ferais un plaisir immense de lire votre ouvrage…

Brigitte fut surprise par cet intérêt si rapide. Elle se contenta de sourire. Heureuse. —

  • Vous savez à mon âge, on a du temps… Passez chez-moi cet après-midi avec votre manuscrit, je vous promets d’y jeter un coup d’œil et de vous donner mon avis.
  • Tu vois Brigitte, je te porte chance, ajouta Hippolyte enjoué.

Madame Faures tendit à Brigitte une carte de visite où figuraient ses coordonnées, et inscrit dans un calepin son nom et son téléphone. En la quittant, elle lui dit : « Et Appelez-moi Claudette, s’il vous plaît, mon petit ! »

 

Quelques heures plus tard, Brigitte était reçue autour d’un thé et de délicates mignardises dans le salon de réception de madame Faures. Au bout d’une longue discussion, elle prenait congé, heureuse de la tournure de cette entrevue. Elle remercia Claudette et lui avoua n’avoir jamais osé dire à son entourage qu’elle écrivait. Claudette lui affirma d’un air guilleret que ce manuscrit arrivait à point.

 

Deux jours plus tard, Claudette appela Brigitte : « Votre ouvrage est formidable, cela faisait longtemps que je n’avais lu de texte si rafraîchissant. Venez cet après-midi, je vous attends à seize heures ! ». Brigitte était aux anges.

Chemin faisant, elle souriait en pensant au plan mis en place par Hippolyte pour provoquer cette rencontre à la brasserie. Sans lui son manuscrit dormirait encore dans un tiroir… et maintenant Claudette lui avait déclaré avoir contacté quelques amis éditeurs.

 

En bas de l’immeuble, madame Faures attendait Brigitte, un paquet à la main. En la voyant, elle le tendit vers la jeune fille en clamant « Des macarons pour fêter ça ! Allons à la cave chercher une bonne bouteille… vous aimez le champagne j’espère ? » Brigitte était si euphorique qu’elle demeura indifférente à l’obscurité du long couloir qui menait à la porte brune aux nombreux verrous. Après avoir ouvert la porte, Claudette lui demanda de saisir une des bouteilles se situant sous l’arche en pierre au fond de la pièce. Au moment où Brigitte saisissait la bouteille, la porte se referma sur elle. Le roulis des verrous que l’on ferme résonna longtemps, ainsi que son hurlement. Pendant ce temps, au deuxième étage, Madame Faures dans son élégant salon, soumettait à son ami éditeur son manuscrit.

Myriam E. Mitakos, copyright tous droits réservés, 2 novembre 2017

 

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