Confidences inopinées

Version 2

 

7A indique la carte d’embarquement : une rangée au chiffre fétiche attifé d’une lettre prometteuse de hublot. Voilà qui est bien et édulcore le voyage de Clémence. Un vol direct Rome-Lyon qui rembobine une histoire. Clémence s’installe à sa place. Elle range ses affaires sous le siège de devant et applique ses écouteurs sur ses oreilles afin que la musique s’infiltre partout dans son corps. Elle veut de la musique vive pour déloger toutes pensées troublantes qui pourraient s’inviter au voyage. Elle sort un livre de son bagage à main, un livre dont l’histoire, elle l’espère, vaincra la réalité. Le rythme tonique de la chanson est en train d’envahir son cortex, lorsqu’elle ressent trois petites frappes sur le haut de son épaule. Dans un mouvement empli d’agacement, elle se tourne vers la main et fait face à sa voisine de cabine. Elle découvre une femme blonde d’une cinquantaine d’années dont la bouche articule des mots que la musique rend muets. Elle retire ses écouteurs.

« Je vous demandais : « vous êtes française ? »

  • Vous savez, je ne parle pas anglais et quand je voyage ça me rassure toujours quand mon voisin de cabine est français.
  • C’est votre livre, dit la femme, face au silence de Clémence, tout en pointant de ses yeux la couverture du livre de poche.
  • … ? Mon livre ? interroge Clémence en regardant machinalement la couverture.
  • Oui, son titre en français, je me suis dit que vous deviez être française. Je m’appelle Solange et vous ? et sans attendre la réponse, elle continue : c’est bien Jeanne Benameur ?
  • Je n’ai lu qu’un autre livre d’elle, et j’ai adoré, alors je me suis dit que celui-ci devait être bien pour ce voyage. Elle pense en disant cela qu’elle a lu l’autre livre de Jeanne Benameur juste avant la mort de son père. Un nœud se loge à son insu dans sa gorge.
  • Moi, je ne lis pas beaucoup, enfin… pas de la grande littérature, je lis plutôt de la romance, s’amuse Solange, je suis pas une intello vous voyez, il me faut des choses faciles qui me détendent. C’est ma fille qui lit des livres sérieux, des livres trop compliqués pour moi… Je vais noter le titre de votre livre… je pourrais lui offrir ».

En disant cela, Solange extirpe son sac situé sous le siège placé devant elle. Elle en sort un calepin au décor improbable, où s’allonge sur la couverture une sirène aux couleurs criardes entourée de coquillages au graphisme grotesque, le tout saupoudré de strass.

Clémence sourit amusée mais demeure silencieuse. Puis elle se détourne et son regard vient s’arrêter sur la terre qui s’éloigne à travers le hublot. Elle voudrait s’extraire de cette conversation, retourner dans son sas de sécurité, mais son corps ne peut aller là où se porte son regard. Elle est confinée au hublot et au corps de Solange, prise au piège.

Son attitude ne décourage pas la femme mûre qui s’accroche à elle, comme un naufragé s’accrocherait à une bouée. Car oui, Clémence dont elle ne connait pas encore le prénom est une aubaine qui lui permettra de voyager sereine, sans voir passer le temps. Une occasion de tirer des rafales de mots pour tuer l’angoisse. Alors, elle recommence :

« Vous venez souvent en Italie ? Moi, je visite Rome une fois par an. Une amie de longue date y habite, et lorsqu’elle rentre en France rendre visite à sa fille et à ses petits enfants, elle me laisse son appartement. J’ai vraiment de la chance, car c’est pas avec nos petits moyens que je pourrais m’offrir Rome ! »

Clémence se rappelle sa première fois à Rome, dix ans plus tôt et un sourire illumine son visage. Les mots de Solange ont fait remonter en surface un bonheur ancien. Elle se rappelle son corps ivre de splendeurs, de couleurs et de nus emmêlés. Elle se rappelle de son éblouissement face à Raphael, le Titien et tant d’autres.  Aujourd’hui tout ça est si loin. Enfin elle répond :

«  J’habite en Italie, à Frascati.

  • Ah ! Je n’y suis jamais allée. Il y a une belle cathédrale, n’est-ce pas ?
  • Oui, une fort belle cathédrale…
  • Vous rentrez en France voir votre famille ?
  • Depuis que mon père est mort, je n’y vais plus. Plus personne à voir. Plus d’attache… Ma vie est en Italie, enfin… était. »

Solange pense de manière fugace à la mort de son père et poursuit :

« Désolée pour votre père… Enfin… vous habitez en Italie, vous en avez de la chance ! Ce pays me plait tellement, et les italiens, ils parlent tous français… et puis qu’est-ce qu’on y mange bien, quelles saveurs ! Vous êtes mariée à un Italien ? Je dis ça parce que mon amie Florence, elle est mariée à un Italien, un Romain, un homme raffiné. Pas comme mon Robert ! Et oubliant déjà sa première question, elle ajoute : alors vous rentrez en France pour votre travail ?

  • Non, répond sèchement Clémence. Son « non », au moment où elle le prononce, résonne dans sa tête et provoque une douleur aigüe. Puis elle ressent des fourmillements à la surface de sa peau et se met à transpirer anormalement.
  • Ca va, vous vous sentez bien ? demande Solange subitement inquiète face au malaise qui s’affiche sur le visage de Clémence.
  • Oui, oui tout va bien, annone-t-elle dans un soupir. Puis elle ajoute : juste de vieux souvenirs, et l’étrangeté de la vie, du moment…
  • Ah, mais vous êtes jeune pour parler comme ça… de vieux souvenirs vous me faites rire. C’est moi qui devrais en avoir. Pas vous. Vous avez quel âge ? »

Clémence voudrait lui dire que l’on peut avoir de vieux souvenirs à n’importe quel âge. Qu’il y a des êtres qui brûlent les étapes et vivent plus vite que les autres, plus intensément, et qui à trente ans ont cinquante ans d’expériences. Elle voudrait mais elle s’abstient, elle répond simplement :

«  J’ai trente ans.

  • Incroyable, s’exclame Solange enchantée, c’est l’âge de ma fille ! Elle remarque l’alliance qui encercle l’annulaire de Clémence et poursuit, vous êtes mariée ? Vous avez des enfants ? »

Déjà elle regrette, elle avait fait une gaffe comme celle-ci, il y a moins d’un mois. Elle s’était alors promis de juguler ses paroles. Mais, aujourd’hui encore les mots jaillissent, plus fort que tous les barrages.

Pour toute réponse, il y a la musique du téléphone de Clémence qui pulse entre ses doigts et qui se répand dans la cabine. Cette musique qui devait empêcher toute incursion de la mémoire. Aucun mot n’est prononcé pendant un long moment. Solange est mal à l’aise. C’est Clémence qui rompt le silence :

« Oui, mariée. Je suis mariée…

Solange est soulagée, alors, comme toujours elle s’emballe :

— C’est un bel homme, hein ? Ah ! Quelle élégance ces Italiens ! Vous n’avez pas encore d’enfant poursuit-elle de sa voix enjouée.

  • Si j’ai un petit garçon.
  • Oh, ça doit-être dur de laisser son enfant, moi vous savez quand ma fille avait trois ans et que je devais me rendre seule au chevet de mon père ça me tordait les boyaux?

Après quelques secondes d’hésitation, Clémence souffle :

— Oui je le quitte !

Clémence répète, plongée dans un conciliabule avec elle-même :

— Oui je les abandonne…

— Excusez-moi, je ne comprends pas.

  • Je pars, j’abandonne. J’abandonne ma famille. Mon fils Julio, et mon mari Lorenzo.
  • Mais comment est-ce possible ? Vous ne pouvez pas abandonner votre petit garçon, un mari je comprends ça se quitte… le mien est insupportable… Mais un enfant… Vous dîtes n’importe quoi ! lui lance Solange bouleversée par sa colère.
  • C’est mieux comme ça… Je ne suis pas une bonne mère, vous savez. Jamais eu la fibre maternelle. Et je suis si fatiguée… Il sera mieux sans moi et Lorenzo ne m’aime plus… Alors… Je n’ai plus ma place auprès d’eux.
  • Mais ne dites pas une chose pareille ! Vous allez faire quoi ? Habitez où ? Comment pourrez-vous survivre à ça ? »

Clémence ne répond pas, elle éteint la musique qui parasitait leur échange. Elle ne dit rien. On entend juste son souffle, un inspire  suivi d’un expire sonores. Puis, elle pivote sur elle-même et plonge ses yeux dans ceux de Solange. Enfin elle lui fait face.

 

 

Myriam E. Mitakos, copyright tous droits  réservés.

 

 

 

 

 

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