Jour de pluie

Merci pluies

 

Les portières claquent en trois temps distincts sur leurs corps essoufflés. Le ciel menaçant fait défiler ses nuages noirs et ils ont couru pour atteindre la voiture avant le déluge qui s’annonce. Armelle sourit à ses deux enfants et leur dit, satisfaite : « Ouf on l’a échappé belle ! » Car, l’imminence de la pluie ne fait aucun doute.

 

En réponse, elle obtient le silence de Nicolas son fils et le gloussement de sa fille, Lara qui entonne gaiement : « il pleut, il mouille, c’est la fête à la grenouille ». Armelle pense en souriant, que rien ne peut anéantir sa joie de vivre.

 

Elle, elle est différente, et depuis ces années passées en Grèce, elle s’est tant habituée à la luminosité éblouissante que le moindre assombrissement sape son énergie légendaire. Et, elle déteste cette possibilité d’atonie qui la guette à chaque ombrage répandu par le ciel. Pour chasser la grisaille avoisinante, à peine le moteur mis en route, elle allume les phares de sa voiture.

 

Sa fille Lara fredonne maintenant une nouvelle chanson, tout en attachant sa ceinture. Son fils, lui, plus perméable aux éléments extérieurs, demeure le visage fermé. Il est assis, aux côtés de sa mère, à l’avant de la voiture. Armelle le constate. Avec le temps, elle a appris à interpréter ses silences porteurs de mauvaise humeur. Elle se dit que l’après-midi sera rugueuse.

 

Des gouttes se mettent à tomber et griffent le pare-brise. Le sol du parking se tache de gros ronds et on entend crier les gens pris au piège par l’assaut de la pluie. Elle met en branle l’essuie-glace. C’est dans ce huis clos protégé de l’humidité extérieure que Nicolas prononce ces mots :

« Tu sais maman, elle a de la chance Lara !

— Pourquoi ? demande la mère.

— Pourquoi quoi ?

— Pourquoi tu dis ça ?

— Ben parce qu’elle a toujours l’air d’être heureuse… je crois qu’elle aime bien sa vie.

— Et toi ?

— … Mmmm Ouais !

— Il est pas très convaincant ton « ouais » Qu’est-ce qui ne tourne pas rond ? … Tu n’es pas heureux ? Déjà, elle regrette sa question.

— Je ne sais pas… En fait non ! »

 

Armelle ravale sa salive sur le nœud qui se noue dans sa gorge, l’essuie-glace qui fonctionne à la vitesse maximum ne parvient pas à évincer toute l’eau sur les côtés, les gouttes de pluie drues ne lui permettent pas d’obtenir la clarté visuelle escomptée. C’est avec les yeux pleins de ce flou que la mère repose sa question. Peut-être espère-t-elle une autre réponse ?

 

« T’es pas heureux Nicolas ? »

 

Nicolas est soudain gêné, peut-être a-t-il pris conscience de l’uppercut qu’il vient d’asséner à sa mère du haut de ces treize ans. Il hésite et murmure :

 

— Ben, c’est que je ne sais pas pourquoi je suis là. A quoi je sers ?

 

Lara continue de chanter, indifférente à la tension qui enfle dans la voiture.

 

« Et moi à quoi je sers ? demande la mère à court de mots.

— Ben toi, t’es pleine de vie, tu portes la famille, je sais pas moi, tu fais des trucs

— Des trucs ! C’est pas suffisant !

— Tu écris de belles histoires.

— Et tu penses que ça suffit à me faire sentir utile ?

— Peut-être ?

 

Malgré la salive, la boule ne descend pas. Dans sa tête s’infiltre le doute.

 

L’averse s’arrête brusquement. Au loin un arc-en-ciel émerveille Lara qui s’écrie, joyeuse, « regardez comme il est beau ! Comme dit maman, après la pluie : le beau temps ! » Nicolas ne prend même pas la peine de le regarder. Armelle, elle, le distingue à peine, trop centrée sur elle-même et sur la route. Mais, elle lui dit : oui, oui il est beau.

 

Le feu passe au rouge, un immigré s’approche de la voiture à l’arrêt, pour vendre un paquet de mouchoir, Armelle fouille dans le vide-poche et son fils ouvre son sac. Elle l’arrête dans son geste, ouvre sa fenêtre et dépose quelques centimes dans la main de l’homme. Elle refuse le paquet de Kleenex, non, elle n’en a pas besoin. Une fois la fenêtre fermée, le jeune adolescent l’attaque :

 

« T’es bien généreuse aujourd’hui ! dans sa voix, pointe l’ironie tandis que son visage est zébré d’un sourire narquois.

— Comment ça aujourd’hui ?

— Ben oui la dernière fois tu m’as dis de ne pas donner mon argent au mendiant au supermarché.

— évidemment, tu allais lui donner vingt euros !

— Et alors ?

— Et alors… rien… enfin tu ne peux pas lui donner tout ton argent de poche…

— Tu dis bien que je suis libre de le gérer comme je veux.

— Oui mais parfois, c’est trop.

— Dis, il te gêne pas ton argent quand tu les as devant toi ?

— Tu parles comme si j’étais riche… et puis je te trouve bien agressif aujourd’hui, se désespère sa mère.

— Des fois, je ne te trouve pas si généreuse que ça, poursuit Nicolas sur sa lancée.

— Mais tu dis n’importe quoi, je fais l’aumône tous les jours…

— C’est vrai, elle est gentille maman, dit Lara pour prendre la défense de sa mère.

— Oh toi ! Pas la peine de faire la chouchoute à sa maman, aboie Nicolas, puis se tournant vers sa mère : tu la préfères hein ?

— Ben non, quelle idée ! Je vous aime tous les deux… l’amour d’une mère ça se multiplie, ça ne se divise pas.

— Oui mais elle, c’est le rayon de soleil de la famille… alors que moi…

— Ohé ça suffit là ! C’est quoi cette mauvaise humeur ?

— Rien, mais je vois bien !

— Tu vois quoi ? Lui demande sa mère en secouant sa tête, chagrinée.

Tu vois quoi, hein ?

 

La voiture percute un poteau électrique, au moment où elle se tourne vers lui pour recréer le lien de son regard.

 

 

 

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