Syntagma

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Lieu de vie intense,  la place Syntagma accueille les événements heureux et tristes, dans un enchaînement vertigineux, laissant à peine à la ville le temps de reprendre son souffle.

Syntagma la belle, s’affiche avec superbe, en plein centre de la capitale hellène. Encadrée de beaux immeubles, centre d’où rayonne une multitude d’avenues. Elle vit à cent à l’heure, éclectique, touchant à tout sans jamais s’y attarder.

Syntagma est le lieu de convergence de toutes les manifestations, de toutes les révoltes qui rythment le quotidien de la ville, mais c’est aussi le lieu de divergence des artères de la capitale dont le numéro des immeubles s’accroit en s’éloignant de son centre. Centre qui se vante d’être le lieu de rendez-vous privilégié des athéniens et des touristes.

Cet espace névralgique d’Athènes est divisé en deux parties par le passage d’une avenue qui le traverse. En haut se trouve l’esplanade de l’ancien Palais du Roi Otton, majestueux bâtiment néoclassique qui abrite en ses murs, aujourd’hui, le Parlement grec. En son centre est sculptée dans un beau marbre la Tombe du soldat inconnu, monument gardé en permanence par les Evzones de la Garde Présidentielle. De chaque côté, des guérites sont dressées en quinconce pour les protéger en cas d’intempéries. À proximité, un homme se tient prêt à intervenir en cas de mise en difficulté d’un Evzone signalée par la frappe au sol de la crosse de son fusil. De larges escaliers permettent d’atteindre sa partie inférieure : le square. Il se dresse symétrique, bordé de deux zones herbeuses et d’arbres qui se déploient de chaque côté. Il y a des orangers qui enchantent nos narines au moment de l’éclosion de leurs fleurs, des cyprès majestueux dont les troncs épais témoignent de leurs âges. Au nord des zones herbeuses deux cafés qui se toisent. Au centre de la place jaillit l’eau d’une fontaine. Rafraîchissante. Son sol recouvert d’un marbre blanc est lustré au fil des jours par les milliers de pieds qui le foulent, inlassablement. Il se nourrit des rayons du soleil qui s’y reflètent et resplendit.

Cette place est un lieu qui revêt selon les époques des intentions diverses. C’est un lieu effervescent et bruyant que le calme ne visite qu’au petit matin. Dans la journée et jusqu’à tard dans la nuit, la sortie de métro en son centre au Nord crache son jet de passants sans interruption. Sa configuration est gommée par ce transit continu, ces trajectoires qui la strient de lignes imaginaires. Cette fréquentation humaine l’habille de couleurs bigarrées mouvantes qui colorient son sol au gré des goûts vestimentaires de chacun. Si on se place à son extrémité Sud, en se retournant, la vue sur le Parlement nous saisira par sa splendeur, surtout si le soleil tire sa révérence au même instant, et en accentue la couleur rose.

Ce matin, alors que les pigeons investissent la place dans son ensemble, son esplanade et son square, et que les Evzones tapent la crosse de leur fusil lors du cérémonial aux gestes synchronisés et millimétrés de la relève de la garde devant la tombe du Soldat inconnu, en contrebas, un homme, un retraité désespéré, opère un geste prémédité d’une violence extrême.

Ce matin du mois de mai, la place est le témoin oculaire du désespoir d’un homme, aux prises avec les dettes. Un homme qui déplace son geste vers l’extérieur, en le sortant de la sphère de l’intime pour lui donner une valeur symbolique.

Ce matin au moment où la crosse du garde frappe le sol de marbre en un bruit sec, une détonation retentit en contrebas, au pied d’un cyprès. Puis rien, sinon le battement d’ailes des oiseaux qui s’envolent groupés suivi d’un silence de quelques secondes suspendues dans l’espace. Le temps pour un corps de tomber, inerte. Puis le brouhaha de la ville reprend son cours dense, imperturbable. La relève prend sa place et veille la tombe. Et le square se demande qui veillera au pied du cyprès qui a recueilli le sang d’un inconnu. Que restera-t-il demain comme trace ? Déjà le touriste insouciant passe aveugle et ne voit qu’une œuvre éphémère au pied d’un cyprès. Des fleurs, des objets hétéroclites, des bougies déposés, des mots liés aux autres sur du papier punaisé à même l’écorce. Et ce spectacle n’évoque rien pour lui, se fond dans le pittoresque d’un voyage. Il ne voit pas l’hommage rendu à ce personnage qui incarne par son geste symbolique la colère et le désespoir nourris par des mesures d’austérité trop drastiques. Assassines.

Peut-être s’approchera-il, prendra-il une photo puis suivra le flot humain qui coule dans la rue Ermou qui prend sa source plus bas. Rue commerçante où çà et là, des magasins aux devantures closes s’exposent au regard comme le prodrome de la soudaine hémorragie qui ravage la ville. Plus tard, il apprendra peut-être ce qui s’est passé au pied de ce Cyprès. Mais que fera-t-il alors de cette information ?

La place Syntagma, quant à elle, continuera à accueillir le sapin de Noël, les petits chalets, les manifestations culturelles, les sondages, les concerts… fermant les yeux sur ses maux. Et le flux de la foule ainsi que le tourbillon des événements effaceront ses traumatismes. Le cyprès pansera sa plaie, se rassérénant du chant polyglotte du monde et posera fièrement devant les photos prises à son pied.

Et l’eau de la fontaine jaillira lénifiante.

Myriam E. Mitakos  copyright tous droits réservés

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