Il y eut…

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Au commencement, il y eut une pièce dotée de quatre murs et d’une fenêtre avec vue sur les Alpes. Ouverture propice aux rêveries de l’enfant contemplative que je fus. Il y eut un lit en rotin blanc englué de peurs et de cauchemars tenaces, où un doudou trônait majestueusement. Il y eut des jeux par milliers et des éclats de rire, et surtout un désordre rassurant. Il y eut des lectures délicieuses où lovée contre ma mère, je voyageais dans les histoires.

 

Plus en aval, il y eut un lit plus grand et les délices des premières lectures nocturnes, où cachée sous ma couette, une lampe frontale enserrée autour de ma tête, je transgressais les règles horlogères de la maison, et veillais tard. Il y eut des cahiers souillés à l’encre bleue, sur un bureau en bois arborant des lignes sobres ; les joies des premiers apprentissages scolaires ; la première collection de stylos, et ma voix qui résonne sous le feu de la lecture à haute voix. Il y eut une grande boîte avec des collections de timbres, d’autocollants divers, et quelques poupées aux vies tourmentées. Il y eut les premières copines qui viennent jouer chez moi, en l’absence de ma mère qui détestait être dérangée dans sa tranquillité.

Plus loin encore, il y eut un bureau studieux, plus moderne : une grande planche en contreplaqué enduite de blanc posée sur des tréteaux en métal noir. Bureau placé devant la fenêtre. Je me rappelle y avoir passé la moitié de mon adolescence, les fesses visées à un siège trop dur dont je ne me souviens plus les formes. A cette époque, il y eut un crucifix en émail bleu qui reçut mes prières et examens de conscience quotidiens. Il y eut une armoire intégrée dans le mur avec des portes coulissantes, dont l’une d’elle habillée de miroir recevait mon image changeante. Puis tout se brouille et tourbillonne. Ah, si, je me souviens, il y eut une porte que je fermais et ça j’aimais bien.

Je ne peux, cependant, résister  à l’envie d’expédier loin, très loin le passé et à la tentation d’aborder le présent avec la contemporaine ; cette pièce dont j’ai amoureusement planté le décor, mon antre ouateuse. Il y a toujours quatre murs aux couleurs enveloppantes, une porte fenêtre avec vue sur une terrasse verdoyante surplombant le jardin. Il y a une pièce allégée de son mobilier, ici pas de bureau, ni de crucifix, mais il y a un grand lit qui y règne en roi. Un lit bas, dépouillé d’ornement. Il y a une couette épaisse qui l’épouse et une multitude de coussins y foisonnent, invitation à l’abandon et à la détente. Il y a un grand tableau abstrait, aux couleurs douces, acheté dans une galerie d’art pour célébrer mes quarante ans. Il y a le crépuscule et le plaisir antédiluvien de la lecture, bien carrée dans les coussins. Il y a la pénombre qui enhardit la pièce, et les promesses de caresses.

Il y a le bonheur des nuits et les matins heureux.

Myriam E. Mitakos copyright tous droits réservés.

 

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