Fin de séjour

4186153617

Louise a les gestes lents ce matin, l’esprit mou comme lorsqu’on émerge d’une longue maladie. La nuit a été courte et elle tangue de fatigue. Devant son café, elle reste immobile, longtemps. Son esprit embrumé oscille, à l’image des nuages qui défilent, entre éclaircissement et assombrissement. Le séjour touche à sa fin et elle est prise entre deux eaux. Entre ceux qu’elle aime et qu’elle s’impatiente de retrouver et un pays qu’elle aime et qu’elle devra bientôt quitter. Elle se dit que c’est comme cela les voyages. Oui, ils provoquent toujours cette impression étrange, une impression de vide et de plein, oui  elle se vide de ses repères et se remplit de nouveaux. Et lorsque ces parenthèses touchent à leur fin, elle se trouve toujours dans cette zone des réveils brutaux où l’esprit affolé ne se situe plus. Une zone de flottement. Un sas.

Le ciel se dégage en une belle éclaircie et son visage s’illumine, l’extérieur lui semble plus grand. La lumière reprend ses droits et Louise bouge enfin. Elle retrouve son énergie coutumière. Ces réflexions cotonneuses ont égrainé trop vite les minutes et elle le sait, elle a raté le bus. Avant que le temps ne la replonge dans une rêverie contemplative, elle s’extrait de l’appartement. Lorsqu’elle arrive à l’arrêt du bus, elle est seule. Elle en déduit qu’elle devra attendre longtemps avant le passage du bus suivant. Elle ne prend pas la peine de regarder le tableau d’affichage, l’information s’y trouvant ne changerait en rien son attente. Alors, elle savoure une dernière fois la vue sur le parc qui se situe en face de l’abri bus, elle regarde attentivement l’architecture des maisons qui le ourlent ; puis son regard s’attarde sur les arbres dénudés qui racontent les saisons. Elle se dit qu’elle aime les formes torturées et lugubres de l’entrelacs des branches, que c’est beau ce changement qui rythme l’année. Elle pense à son amie qui vit à Singapour et qui se lasse du spectacle immuable que lui offre sa large fenêtre. Louise pense que cela doit-être monotone de vivre sans changement de saison, mais que peut-être on s’habitue à tout. Aux changements comme à la constance. C’est perdue dans cette pensée qu’une voix chatoyante l’interpelle.

« Pardon mademoiselle, est-ce que le bus 117 de 8 heures 15 est déjà passé ? »

Louise pivote et constate une petite dame entre deux–âges, enveloppée dans un épais manteau vert bouteille. L’esquisse d’un sourire malicieux ne quitte pas son visage et met Louise en confiance.

« Cela doit faire cinq minutes que je suis ici, Louise constate qu’il est 8 heure 19 à sa montre et ajoute : j’ai dû le raté de peu.

— Le prochain passe dans quinze minutes n’est-ce pas ?

— je ne sais pas, je n’habite pas ici, tout en lui parlant Louise regarde l’enseigne lumineuse et répond : oui le prochain est annoncé à 8 heures 27.

— Vous n’habitez pas ici ? Mais cela fait trois jours que nous prenons le même bus.

— Ah bon ?

— Oui mais les autres jours nous sommes à l’heure et nous nous engouffrons dans le bus en une masse compacte où personne ne s’observe. Les habitudes créent des automatismes et tuent le sens de l’observation chez beaucoup d’entre nous. »

Louise pense que oui, si elle regarde autant son environnement c’est peut-être parce que demain elle en sera privé. Elle se tourne alors vers la dame au manteau et lui livre sa pensée :

«  Ces jours-ci, je regarde le monde extérieur surtout, je m’imprègne de mon environnement géographique. Ainsi, je ne saurais vous dire avec qui je voyage le matin, et puis… quatre jours sont bien insuffisants pour me permettre de constater les humains…

— Vous avez peut-être raison, moi… Cela fait si longtemps… Je les ai tellement observés que je pourrais vous les décrire avec une minutie qui vous étonnerait. »

Louise est amusée par cette femme qui parle avec tant de facilité. Elle pense qu’elles se ressemblent, que lorsque la connivence s’installe elles se livrent aux autres trop vite. La dame au manteau continue :

« J’observe les autres, c’est une manie, une déformation professionnelle. C’est ainsi que je vous ai remarquée. Rouge à lèvre vermillon, yeux sémillants tournés vers le dehors et je me demandais… vous m’avez intriguée…

— Ah ?… »

Louise est elle aussi intriguée par ce personnage qui lui parle de ses lèvres, à cette dernière pensée elle se ressaisit et gagne en vigilance.

« Oui, votre irruption sur un parcours bien huilé, en plein de mois de février… cela suscite des interrogations. D’ailleurs en me rendant à l’arrêt de bus ce matin, je rageais à l’idée de ce retard qui ne me permettrait pas de vérifier votre présence, poursuit la dame.

— Alors, mon retard vous ravit, je suis encore là… mais vous savez, c’est le dernier jour, demain je rentre chez moi.

— Vous n’aurez donc été qu’un mirage dans la grisaille de ma monotonie… Vous comprenez, j’ai besoin de nouveauté… peut-être devrais-je partir en voyage? … j’ai terminé mes supputations sur la vie des autres, ici. Leurs personnages me sont devenus si familiers… et pour tout vous dire j’ai exploité tout ce que leur fréquentation pouvait me livrer.

— C’est à dire ? Lance Louise qui espère soudainement une réponse bien précise.

— Et bien, j’écris des nouvelles, je me nourris des autres.

— Alors vous allez me dévorer ! s’exclame Louise heureuse d’entendre la réponse qu’elle espérait.

Son naturel reprend le dessus et à nouveau elle baisse la garde.

« Que vous être drôle mon petit… Vous m’intriguez comme je vous le disais, il se dégage de vous quelque chose de mitigé. »

Louise pense au trouble qui l’habite ce matin et à sa nature propre, elle poursuit :

« Fine psychologue, je vois que votre exercice quotidien a affuté votre sens de l’observation et de la perception. Oui, je suis comment dire… toujours mitigée, j’aimerais gagner en assurance, avoir des opinions tranchées, mais le doute s’infiltre toujours…

— Comme c’est étrange… Dans votre regard je voyais de la détermination, dans votre démarche sûre, votre manière de bouger franche je voyais de la force. Non le mitigé, c’est ailleurs que je le plaçais, dans cette mélancolie qui se dessine sur votre visage et qui flirte avec l’énergie qui se dégage de vous.

— C’est étrange en effet ! Et toujours si intéressant et surprenant d’apprendre la manière dont les autres nous perçoivent… si loin de nous et si proche… »

Louise est ravie de cette rencontre inopinée avec cette dame qui partage la même passion qu’elle. Au moment où le bus arrive, son corps entier est tourné vers elle. A l’intérieur du bus leurs corps se sont instinctivement placés côte à côte et la conversation interrompue reprend spontanément :

« Et moi alors ? Vous me percevez comment mademoiselle ?

— Comme une cannibale vorace de la vie des autres… mais une cannibale reconvertie ! Oui végétarienne !

— Que vous être drôle !

— Il se dégage de vous tant de bienveillance, même votre manteau est moelleux ! Oui ce que je perçois de vous c’est de la gentillesse, … une personne altruiste mais aussi de la solitude, si je puis me permettre… mais quand on écrit… c’est un peu nécessaire… J’aimerais bien vous lire, me glisser dans vos mots… Ce serait possible de vous lire ? »

Une ombre passe devant les yeux de la dame à l’épais manteau :

« Oh cela n’est peut-être pas nécessaire, mademoiselle. Mais dites-moi, j’ai cru comprendre que demain vous ne seriez plus là. Que nous vaut votre présence éphémère sur la ligne 117 ?

— Un stage, une formation…

— Ah bon ! Et en quoi ? Attendez, laissez-moi deviner… vous êtes danseuse, vous faites un stage de danse ?

— Quelle idée ! Qu’est-ce qui vous pousse à une telle déduction ?

— Votre chignon. Les filles de votre âge ne s’affublent plus d’un chignon…

— C’est drôle, mais non je ne suis pas danseuse, remarquez j’aurais adoré, mais non je n’ai pas ce talent. Pour le chignon… c’est une vieille histoire… et en y pensant c’est peut-être lui qui apporte la touche mélancolique que vous avez détectée.

— Oui peut-être, Parfois, l’esprit fait des associations d’idées bizarres, il nous trompe… Alors un stage de quoi ? »

Louise prend son temps pour que l’impact soit à la hauteur de la révélation, elle sourit et lui dit :

« D’écriture Madame. »

Au moment où ces mots pénètrent la dame au manteau, cette dernière ressent quelque chose de familier qui lui réchauffe le corps. Elle est envahie par un élan de joie intérieur immense. Quelle chance cette rencontre. Elle aimerait parler des heures avec cette jeune femme, elle aimerait que le trajet jamais ne s’arrête. Avec les secondes qui se succèdent la chaleur se dissipe.

Maintenant, elles se sont tues toutes les deux. Ensemble. Heureuses et tristes de cette phrase qui se forme dans leur tête au même moment. De cette phrase pleine de vaine promesse :

« On aurait pu être amies. »

Myriam E. Mitakos     copyright tous droits réservés.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s