Face à la mer immense

 

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Ils ont loué cette petite maison blanche dans une île des Cyclades. Une maison blanche située dans une crique sauvage, en bordure de mer, rien que pour eux et leur fille qu’ils viennent de récupérer. Après deux ans d’absence et de silence, enfin ils l’ont auprès d’eux. Alors, ils ont décidé l’ostracisme, un isolement volontaire. C’est pourquoi ils sont là, dans ce bout du monde. Ils ont choisi l’autarcie familiale pour pouvoir renouer avec elle, pour pouvoir l’apprivoiser sans risque de pollution extérieure. Cela fait deux jours qu’ils vivent face à la mer ; deux jours de mots hésitants et de gestes maladroits.

 

En cette fin de journée, après leur baignade, les parents se sont installés sur le banc en bois, accolé à la façade de la maison, enveloppés dans la lumière du jour qui décline. La mère n’a pas eu le courage d’enlever son bonnet de bain, elle est accoudée au bras du banc, elle croise ses jambes. Le père, lui, est assis, le buste penché vers l’avant, les bras posés sur ses cuisses. Tous deux contemplent Chiara, leur fille, qui s’élance à la conquête de la mer Egée, à ce moment de la journée où les eaux sont d’un calme envoûtant. Chacun est perdu dans le méandre de ses doutes et de ses questionnements. Leurs ombres projetées sur le mur les accompagnent. Ils regardent les enjambées empressées de Chiara vers la mer, ils observent son corps qui veut quitter au plus vite la terre pour rejoindre l’univers aquatique où il se sent si bien.

 

La peau translucide de Chiara se marbre au contact de l’eau fraîche et laisse percevoir un réseau sanguin sous-jacent. Elle marche dans la mer et déjà ses tourments s’estompent. Elle aime cet enveloppement progressif de l’eau effleurant sa peau, cette caresse délicate si différente de celle des hommes qui l’ont touchée. Les parents s’étonnent, encore aujourd’hui, de la blancheur de son épiderme, de ce blanc lumineux qui n’absorbe pas le soleil et lui confère un air candide et virginal si loin de sa nature profonde.

 

Depuis son adolescence, Chiara suit un processus rituel pour son entrée dans la mer, et ils attendent le signal, le moment où son omoplate touchera la surface de l’eau ; cet instant précis où Chiara prendra une forte inspiration et plongera les yeux écarquillés. La ligne de l’eau avoisine l’omoplate et la voilà qui disparait de leur champ visuel, laissant un remous derrière elle. Puis rien, sinon le lisse de la surface de l’onde, longtemps, trop longtemps et la mère a du mal à respirer. Quelques mètres plus loin, enfin, Chiara ressurgit. La mère sourit, soulagée. Chiara allonge son corps et le maintient longtemps dans cette position longitudinale. Elle se sent plus grande soudain, forte, prête pour avaler les mètres. Son bras gauche se tend dans le prolongement de son épaule, sa main se positionne, son buste bascule dans un équilibre étudié et sa tête sort sur le côté gauche tandis que sa bouche happe l’air. Alors s’enchaîne une série de gestes méthodiques et répétitifs qu’elle accomplit avec aisance. Dans une concorde parfaite, la mère et le père pensent qu’ils aimeraient que la fragilité de leur fille s’endorme à jamais et qu’elle puisse posséder cette aisance dans la vie. Ils souhaitent au plus profond d’eux-mêmes qu’un jour elle puisse retranscrire dans sa vie future ce plaisir de vivre, cette force qu’elle déploie dans l’eau.

 

Les serviettes qui claquent au vent accompagnent le ballet aquatique asymétrique de ses coudes en l’air, de ses bras tendus qui frappent l’eau. Les parents sont comme toujours fascinés par la rapidité du déplacement de son corps. Cette vision laisse présumer un être sûr, une force tranquille de la nature. Cette vision mensongère torpille la mère. Elle déteste ces apparences trompeuses qui donnent de faux espoirs. Le père lui s’accroche à cette illusion. Il y trouve la foi en l’avenir. Il veut croire au miracle et au pouvoir lustral de l’eau.

 

Le soleil disparait derrière la mer. L’air fraîchit. Ils se lèvent sans un mot et se réfugient à l’intérieur de la maison qui a gardé la chaleur diurne.

 

Bientôt, Chiara les rejoindra.

 

Myriam E. Mitakos

copyright tous droits réservés.

 

 

 

 

 

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