La leçon du fils

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Cette soirée elle l’a fantasmée, elle en a imaginé les pourtours, en a tracé le déroulement. Tout a été programmé afin que ce soit une réussite. Un moment précieux vers lequel elle pourra aller pour puiser l’énergie nécessaire lorsque son rôle de mère sera mis à dure épreuve.

La cadette passe la soirée chez un ami dont elle apprécie particulièrement les parents. Elle a donc l’esprit tranquille. Elle et l’homme de sa vie : le père, vont pouvoir se vautrer dans le plaisir de la présence de l’objet unique : ce fils devenu grand.

Ils marchent dans les rues de la ville qui scintille. Dans une parfaite concorde, ils s’émerveillent de tout ce qu’ils voient, de tout ce qu’ils sentent, emplis de ce bonheur ineffable d’être ensemble. Leurs mains se touchent, s’attachent l’une à l’autre, leurs épaules se frôlent, c’est du palpable, il ne s’agit pas d’un rêve éveillé. C’est au delà de ses espérances…

Elle s’étonne de cette magie de la génétique qui leur a offert une réplique du père, une continuité de lui, plus jeune. Elle savoure ce fils, délestée des obligations de perfection qu’elle s’est imposées au début de sa vie à lui. Elle se dit que cet enfant différent est une belle leçon contre les préjugés, qu’il lui a permis de peaufiner la souplesse de son esprit, de l’ouvrir. Elle a encore cette prétention vaniteuse à ce moment de la soirée.

En marchant, elle s’émeut de la fierté du père et de l’amour qui les unit tous les trois. Elle pense : « C’est bien ce lien qui unit le père et le fils ». Elle espère qu’ils tissent avec leurs enfants des liens inaltérables, qui leur permettront de quitter le nid, solides. Sa sensibilité est exacerbée, ses yeux humides.

Tout va bien.

Ils sont maintenant installés dans un restaurant recommandé par un ami. Les yeux du fils brillent, il est le centre de leur monde. Il profite de cet espace débarrassé de sa sœur. Ce soir l’attention n’existe que pour lui, pas de combat pour l’attirer.

C’est dans cet espace de bien-être suprême que l’intrus s’avance. Car, oui, c’est ainsi qu’elle le perçoit, cet homme au teint mat qui mendie. Elle voudrait qu’il s’en aille, sa présence gâche leur bonheur, lui donne un goût d’injustice. Ils sont indécents tous les trois avec leurs repas, leurs teints frais, leur argent. Ils transpirent la vie facile. C’en est écœurant. Lâche, elle regarde son assiette et se dit qu’elle a déjà donné l’aumône aujourd’hui et que ça suffit. Le père agacé par cette misère qui trop souvent le sollicite, regarde l’homme dans les yeux et lui fait « non » de la tête à plusieurs reprises. C’est à ce moment que le fils ouvre la poche de sa veste, en extraie quelques pièces, se lève, contourne la table et le regard plongé dans celui de l’homme, s’approche de lui, se courbe vers l’avant et s’excuse du peu qu’il lui donne. Alors, il y a ce geste qui la submerge, la main de l’homme sur l’épaule de son fils dans une ultime reconnaissance, une lueur au fond des ténèbres de ses iris déshumanisées. C’est énorme comme instant. Prise en otage par cette sensation métissée de non assistance à personne en danger, de honte et de fierté envers son garçon devenu si grand, elle ne peut contenir ses larmes.

Ce soir, l’homme au teint mat et au corps fatigué a existé dans les yeux de son fils.

Myriam E.M.

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