Elle et lui

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Lorsqu’il est entré dans sa vie, elle s’adressait au public venu assister à leur soirée lecture. Cette représentation, elle l’avait programmée ce soir de solstice d’été, le 21 juin. Elle avait volontairement choisi cette nuit la plus longue qui vénère la musique dans toutes les rues de la ville. Elle avait voulu une date qui excuserait l’éventualité d’un faible auditoire, leur performance ne pouvant pas se mesurer à la magie de cette tradition culturelle.

La soirée lecture touchait à sa fin, elle était satisfaite par la présence dense de l’auditoire et par la qualité de la soirée qui lui était offerte. De manière douce, sa bouche placée en biais du micro, elle présentait la thématique qui avait induit le texte à venir, ainsi que son auteur, au moment où la porte en verre qui se situait en face d’elle grinça et s’ouvrit sur lui, provoquant des rictus de mécontentement sur le visage des participants.

Elle, elle l’attendait. On lui avait susurré qu’il viendrait écouter les textes composés et qu’il voulait la rencontrer. Elle lui adressa un timide sourire auquel il ne répondit pas, trop préoccupé à mouvoir son corps. Elle l’observait tout en continuant son discours. Son corps fragile était habillé avec négligence, Elle remarqua son gilet sans manche ceinturé d’une multitude de poches qui devaient accueillir son arsenal d’écrivain. Ce fameux gilet qui figurait sur bien des photos de magazine et qui, ce soir, rendait le mythe palpable. Lui, inconscient de l’effet produit, avait traversé les rangées, chancelant sur lui même, bousculant d’autres corps sans aucun signe de gêne, pour atteindre le devant de la scène. Dans ce geste, peut-être voulait-il marquer sa présence au plus près du sujet. Elle l’avait trouvé courageux, ce geste. Elle, elle serait restée confinée dans le fond de la salle, accablée par le malaise. Lui, il avait eu cette audace de se placer au plus près des auteurs, comme pour leur signaler  son respect. Il avait tiré une chaise de sa main lasse et s’y était avachi.

Cette manière cavalière de faire irruption aurait dû lui déplaire. Le fait d’être célèbre, lui octroyait-il le droit de venir comme bon lui semble, sans respect des horaires et de l’attention du public ? Au lieu de cela, elle avait scruté son visage émacié et y avait trouvé toutes les circonstances atténuantes. Son regard abîmé par la fatigue portait les traces d’une expérience douloureuse. La rumeur était donc fondée, il avait bien eu un cancer. D’ailleurs, la faible masse de ses cheveux hirsutes ne témoignait pas simplement du passage du temps mais attestait les séances de chimio.

Son corps était d’une maigreur extrême, il avait dû prendre sur lui même pour le déplacer. Cet état justifiait peut-être le retard, ou bien avait-il hésité longtemps à se joindre à cette soirée ? Qu’avait-il à y prendre, lui l’écrivain ? Pourquoi était-il venu ce soir d’ailleurs? Pour honorer l’élève Clémence, l’amie fidèle, celle qui avait fait le lien entre eux ? Son retard malheureux ne lui permit pas d’entendre le texte de Clémence, ce texte à la beauté bouleversante, ce havre d’optimisme dans le trouble de sa vie.

Certaines personnes dans la salle  l’avaient reconnu malgré le changement radical qu’offrait son corps, et jetaient des regards convergents dans sa direction, ou chuchotaient quelque chose à l’oreille de leur voisin. Ceux-là se redressaient sur leur chaise, comme si sa présence anoblissait l’événement auquel ils participaient. Lui, une fois installé, il avait baissé sa tête vers le sol, posé ses bras sur ses cuisses et croisé ses mains. Peut-être cherchait-il à échapper à toute cette observation, ou bien voulait-il mettre son corps en position d’écoute suprême. Un texte magnifique  lui arracha un bravo et un redressement de la tête. Ouf, il appréciait, il n’était pas venu pour rien.

Elle se rappela, à ce moment, qu’elle l’avait vu, dans le village de leurs vacances, quelques étés plus tôt et qu’elle n’avait pas osé l’aborder alors que cela aurait été si facile. A l’époque son ossature portait bien une vingtaine de kilos supplémentaires et son regard amusé tutoyait les femmes. Il avait une réputation de coureur plus longue que l’avenue des Champs Elysée, alors elle avait eu peur. Peur que ne s’instaure une relation de séduction qui aurait gâché l’ébauche de leur relation. Et puis elle qui écrivait, elle avait craint qu’il ne se méprenne sur ses intentions, qu’une cécité efface son admiration pour lui et qu’il n’y voit que de l’intérêt.

Elle fit un effort  pour revenir à l’écoute des textes. Elle cessa de le regarder. Elle sentit alors qu’il s’était mis à la fixer.

A la fin de la représentation alors que fusaient les applaudissements, elle remercia chaleureusement le public d’être venu si nombreux et se surprit à le citer. Cette association d’un prénom et d’un nom qui sonne comme deux prénoms, un nom qu’elle claironne toute la journée puisqu’il est le diminutif du prénom de son fils. Elle pensa que ça devait créer inéluctablement un lien de familiarité entre eux et que ce binôme avait dû lui porter chance.

Les gens s’étaient levés dans un brouhaha enthousiaste, la soirée avait été une réussite et chaque personne présente vibrait de l’émotion provoquée par ce moment de partage intense et authentique. Chacun se dirigeait vers une personne connue. Seul, il prit un recueil et s’éclipsa, comme mal à l’aise. Elle nota que sa gêne devait être extrême puisqu’il ne rejoignit pas Clémence. Elle sourit en pensant qu’être célébre devait s’avèrer parfois difficile et qu’il avait certainement voulu s’extraire à sa notoriété. Ainsi, il était sorti sur la véranda qui offrait une vue panoramique sur la ville illuminée. Quand elle le rejoignit, il fumait assis par terre, les fesses posées en équilibre sur le chambranle inférieur de la porte-fenêtre. Un affaissement inconfortable. Elle en présuma la difficulté qu’il devait avoir à se maintenir debout. Ses vêtements étaient un peu sales, il ne devait pas y avoir de femme dans sa vie pour s’occuper de sa personne. Il devait vivre seul. Ses doigts jaunis indiquaient un fumeur invétéré, ses dents aux gencives retroussées confirmaient le personnage de ses roman qui fumait la pipe. Dans ses yeux, elle avait trouvé beaucoup de douceur, dans ses paroles aussi. Il devait être un homme bon, à l’affût du bien-être des autres.

Il posa des mots simples sur son travail, des mots encourageants. Il eut l’esprit vif et l’humour facile. Il eut un regard doux. Elle aima ça. Puis, il lui avait livré brutalement la maladie, sa maladie. Elle fut surprise de l’intimité qui s’instaurait si facilement. Il lui dit aussi qu’il se rappelait d’elle, qu’il avait voulu vérifier si sa mémoire ne l’avait pas trahi. Il lui dit que sa passion du mot, son statut d’exilée faisait écho en lui. Elle se dit que c’était étrange de se sentir bien en présence d’un homme avec lequel  elle parlait pour la première fois, en présence d’un homme qui aurait dû l’impressionner.

Un silence rassurant meubla l’espace entre eux, ils contemplèrent la nuit ensemble, puis il prit congé prétextant de la fatigue. Il lui fit la promesse de l’appeler. Personne ne sembla voir le trouble qui se distillait en elle. Chacun étant centré sur lui-même et le bonheur du moment partagé. Il partit en claudiquant légèrement, distribuant à chacun un mot aimable.

Elle se demanda ce que faisait cet homme quand il n’écrivait pas.   A quoi ressemblait sa vie ? Etait-elle une copie fidèle à ses livres ? Où se trouvait la part de fiction ? Elle se demanda si la célébrité immunisait contre la solitude.

Depuis cette nuit de solstice, elle eut envie de le revoir, envie d’une relation solide qui se module au gré des rencontres. Lui vint à l’esprit le film « Nelly et Monsieur Arnaud » de Claude Sautet et elle se demanda si leurs deux trajectoires resteraient suspendues, elles aussi.

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