Avant la traversée

 

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C’est un dimanche soir d’automne, dans une île grecque proche du Péloponnèse. Le soleil fait sa révérence et teinte d’orange la surface moirée de l’eau, tandis que des mouettes poussent des cris stridents en survolant la mer. Au loin, le continent embrasé rougit telle une promesse.

Sur le quai, les rares taxis de l’île ont déserté, laissant l’espace vide. Un cheval attelé à une calèche se repose de ses innombrables courses en front de mer, chargé de visiteurs en mal d’attraction. A cette heure-ci de l’année, le carrefour des rues menant au port est dépeuplé. La plupart des touristes sont rentrés. Seuls quelques retardataires, travailleurs saisonniers, adeptes du carpe diem investissent l’espace de leur présence.

 

Il y a onze personnes, onze personnes essaimées en trois groupes, qui attendent le taxi-bateau pour regagner la terre ferme. Le plus grand en nombre est rassemblé en un cercle et parle de manière animée, une légèreté se dégage de leurs rires tonitruants. Plus en arrière, un couple ; un homme et une femme qui sont assis sur un long banc en béton aux air de Le Corbusier. Le long banc d’un abri de bateau, couvert d’un large auvent en plexiglas terni par le temps. Une tension émane d’eux. L’homme doit avoir une vingtaine d’années, ses bras à la musculature entretenue à coup de poids, dans des salles de gym pour mauvais garçon, lui donne des airs de malabar. Sur sa peau gonflée à bloc, une multitude de tatouages courent. Ils investissent tout l’hémisphère nord de son corps et se terminent sur son crâne rasé. Ses bras s’agitent sous l’emprise de tremblements tandis que ses yeux brillent, excités par une férocité effrayante. La femme à ses côtés le touche par intermittence, comme pour l’apaiser et lui susurre des mots à l’oreille. Des mots qui ne peuvent rien contre le fanatisme nationaliste qui l’emprisonne et contre la vue de cette famille qu’il observe de son regard haineux.

 

Oui, un peu plus loin, une famille composée de parents et de leur fille se campe au bord du quai, loin des autres. Leur faciès affiche des airs d’ailleurs. Une coloration de la peau qui trop souvent leur cause des désagréments, dans un pays où la crise enrage les esprits et amène les hommes aux pires abjections. Notre malabar appartient à cette fange-là, à celle qui croit que toute la misère de son pays vient de l’étranger, institutions et peuples compris. Celle qui rêve d’un pays dégagé de ses alliances pernicieuses et nettoyé de ces immigrés. Il aimerait les réduire en bouillie sous l’effet de sa force d’Hercule.

 

La famille n’est pas dupe, mais acculée à la mer. Les parents se lancent des regards anxieux, la mère serre sa fille contre sa poitrine et tous les trois fixent le bateau pour qu’il arrive plus vite. Ils aimeraient s’extraire du joug de cet homme qui appartient sans ambiguïté aux partisans de l’Aube dorée.

 

Maintenant, le malabar tatoué s’est levé, il tourne en rond sur lui-même, comme un animal féroce en cage, prêt à bondir. La fille parvient encore à le maintenir dans un périmètre restreint. Elle aussi à peur, elle ne connaît que trop bien sa violence. Le groupe de joyeux drilles, qui vient de remarquer la furie de l’homme tatoué, s’arrête de parler et ne peut s’empêcher de le regarder.

 

Le bateau amarre enfin, le capitaine s’avance vers l’ouverture faisant office d’accès. Il est coiffé d’une jolie casquette de marin qui avec ses bacantes bien taillées impose le respect. La famille d’immigrés s’avance pour monter, le capitaine tend la main à la jeune fille. A ce moment, une ombre gigantesque s’abat sur elle, vociférant des propos xénophobes, prenant à partie les autres. « Toi, la brunâtre, tu laisses passer les grecs, d’accord, t’es pas du pays, alors tu respectes, OK » Puis se tournant vers le père : « Putain, tu vas pas en plus me passer devant ! » Dans la foulée, il s’adresse au capitaine : «  Si t’as pas la place, tu prends pas la racaille, on n’en veut pas. »

 

C’était parti, notre crâne rasé s’échauffait. Le capitaine qui avait suspendu son geste sous l’effet de la surprise, le pousse légèrement et fait monter la petite fille. Notre nationaliste fasciste se place alors devant l’accès du bateau interdisant tout mouvement vers l’intérieur. Les parents de la petite ne disent rien. Ne bougent pas. Leur silence est déchirant. C’est alors que le capitaine se ressaisit et dit d’une voix pleine de sagesse :

« Tu n’as pas honte petit, ces gens sont comme nous, qu’est qui te dérange ?

  • Je ne veux même pas les voir, les regarder me rend malade, sale vermine.
  • Si ça te dérange, alors, tu n’as qu’à partir et prendre un autre bateau.  »

 

A ces mots, un homme de l’autre groupe s’approche de l’immigré, l’enlace de ses bras et prend la parole :

«  Qu’est-ce qui te dérange, c’est sa couleur ? Qu’est-ce qui nous différencie ? Nous sommes tous des êtres humains, il a les mêmes droits que …

  • Les animaux ? Des êtres humains ?
  • Tu es la honte de ton pays, petit ! »

 

Il pousse gentiment la mère sur le côté, elle saisit la main du capitaine et enjambe l’espace entre le quai et la mer. Son corps tremble. Elle est suivie par son mari, puis tous s’avancent et montent dans le bateau. Notre malabar médusé ne fait rien, son amie le retient en arrière par une pression sur le haut de l’épaule. Elle n’a pas ouvert la bouche, elle a certainement prié pour que rien ne dégénère, mais elle n’a pas parlé. Le capitaine a détaché la corde et remis les moteurs en marche.

 

De rage, le malabar crache sur le bateau qui déjà s’éloigne.

 

Myriam E.M.

 

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