Appartenir à un lieu

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Depuis sa jeune enfance, Alexis s’agite au moment où la voiture s’engage à gauche, à cet endroit où la pancarte indique « baie de Giannaki, 3,5 km ».

 

Dès les premiers virages vertigineux, une impatience indomptable envahit son corps. Sa bouche prononce immuablement la même requête : « s’il te plait maman, laisse moi descendre avant l’église ». Et toujours le doute dans la tête de la femme brune. « Est-ce bien raisonnable, de le laisser descendre, seul, sur cette route ? »

Dans le rétroviseur, les yeux d’Alexis s’arrondissent d’émerveillement et ses narines se dilatent tandis que ses jambes martèlent le siège du conducteur. Alors, toujours elle cède. La voiture freine et s’immobilise. Il a gagné quelques centaines de mètres ! Heureux de sa petite victoire, il s’extrait de l’habitacle de la voiture, fait claquer la portière d’un bruit sec. De la vitre baissée, sa mère lui serine les dernières recommandations. Déjà, il n’écoute plus. Une sensation enivrante s’est emparée de son corps, faisant poindre de l’eau à la surface de ses yeux. Une joie océanique exalte ses sens, devant lui un horizon sans fin chargé de bleu.

 

Il voudrait boire ce qui s’offre à lui, s’enivrer de ce bleu ou bien rester sobre et garder intact, en mémoire, la vision, les odeurs et les bruits. Dans un premiers temps, il reste immobile pour rétablir la quiétude et laisser disparaître la voiture. Une fois ce parasite sonore et visuel disparu, il pousse un cri aigu de conquérant. Au loin, la mer immense embrasse un ciel bleu acide dont émane une lumière étincelante qui lui brûle la rétine. Près des côtes, la mer plus limpide laisse voir ses trésors. Il distingue les rochers qui l’habitent, les bancs de sable et les colonies d’algues qui y vivent. Des festons d’écume blanchâtre marque la démarcation entre la mer et la terre. Il aime cette domination panoramique. Au moment où son pouls se calme, il inspire longuement, laissant l’air pur iodé s’infiltrer dans les moindres alvéoles. Les touches aromatiques de thym ensoleille sa tête, le parfum ambré des cistes éveille sa mémoire. Et, ses jambes se dérouillent ; il se met alors à courir sur la route en lacet qui laisse découvrir une autre vision à chaque virage.

Dans certaines vallées, les lauriers rose fuchsia s’étalent en cascade. Plus en hauteur, les fleurs des genêts ponctuent de jaune, l’oranger de la terre. Des murets antédiluviens, témoins séculaires, construits en pierres sèches, dessinent des terrasses, où des arbres victimes de la furie des vents se penchent pour mieux voir la mer. Arrivé au niveau de la petite église blanche au clocher dentelé, il s’arrête et se signe. Une pensée pour les siens, fugace mais sincère.

 

Il stoppe sa course et marche, en se plaçant au bord de la route, comme le lui a recommandé sa mère. Le soleil déjà haut dans le ciel frappe la terre, et fait jaillir de l’eau de ses pores. Au détour d’un autre virage, face à lui, les maisons en première ligne se dressent au bord de la falaise. Derrière elles, leurs congénères se bousculent, s’enchevêtrent dans un méandre d’escaliers et de terrasses soutenues par de gigantesques voutes. Cet agrégat de blanc coruscant est le village du vieil homme à la barque rouge, son ami le pêcheur. Il ira le voir demain, c’est promis. Et si le vent reste endormi, alors, ils iront pêcher. Mais, la haute montagne derrière le village s’assombrie d’une coupole de nuages. Ses narines flairent le vent qui se lève. La mer plus proche laisse voir des stries moirées. L’air invisible ébouriffe ses cheveux et rafraichit sa marche.

 

Un groupe de corbeaux noirs danse un ballet aérien, suivi par une troupe de colombe blanche. C’est drôle, ils cohabitent et se partagent la scène, avec harmonie. Le vent se renforce et siffle à ses oreilles une mélodie qui annonce qu’il se réveille pour de bon et que la pêche n’aura pas lieu. Son corps est déporté par à-coups, les rafales décuplent la vitesse de ses pas, rapprochant les minutes de son arrivée. Il atteint le point du parcours qu’il adore, celui de la dernière vue d’ensemble, celle où les deux baies rivales s’exposent à ses yeux. Il le sait, bientôt une seule sortira vainqueur et s’offrira à lui : la sienne ; celle dont il connaît chaque recoin, celle de la maison aux volets bleus.

 

Des fragments de vagues balafrent le lissé de la mer qui prend des reflets métalliques. Ses yeux sont aimantés par ce spectacle hypnotisant. Maintenant, les aspérités grandissent, seconde après seconde. Les stries mouvantes se densifient et une mousse abondante recouvre l’immensité de l’eau. Le ressac gronde et le fracas cristallin de la cassure des rouleaux sur les rochers accompagne ses derniers pas. Sur la plage battue par les vagues, le sable humide se constelle de petits trous d’où l’air emprisonné s’échappe. Ses chaussures y laissent des empreintes profondes. Le fond de la mer mugit des sons en grappe qui indique la présence de galets. Une odeur d’algues et de coquillages embaume l’air. Des picotements pointent au bout de sa langue, le bonheur est là. La maison aux volets bleus est à portée de vue. Les vacances commencent.

Myriam E.M.

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