du côté des livres

Du côté des livres : Le consentement — Vanessa Springora — éditions Grasset

« Le consentement » En cette rentrée littéraire de janvier 2020, on ne parle que de ce livre. Ayant du mal avec : les succès hautement médiatisés, les témoignages et les règlements de compte, j’ai boudé cet ouvrage. Grâce à deux cercles de lecture que je fréquente et aux retours positifs émanant de personnes dont …

Du côté des livres : Le ghetto intérieur — Santiago H. Amigorena — éditions P.O.L. 2019

Vicente Rosenberg, juif polonais, a quitté l’Argentine en 1928 pour se libérer de l’emprise maternelle et tenter sa chance. Le roman démarre en 1940, à cette époque Vincente est commerçant, marié à Rosita et père de trois enfants. Il vit une existence heureuse et retrouve régulièrement au café Tortoni, ses deux amis, Ariel Edelsohn et Sammy Grunfeld.Grâce aux journaux, il prend connaissance de …

du côté des mots

L’amie prodigieuse

Tout a commencé cet été, aux abords des halles de Biarritz, rue Gambetta. Nous dînions en famille dans un restaurant à Tapas. Perchés tous les quatre sur nos tabourets hauts, installés sur un bout de trottoir, nous picorions dans la ribambelle d’assiettes disposées devant nous. Cette mise en scène de plats, si familière pour nous qui sommes grecs,avait été réclamée par nos enfants fatigués des tables trop apprêtées. Nous devisions gaiement entre nous, heureux du moment présent partagé. C’est la casquette que j’ai reconnu en premier, accessoire rapidement confirmé par le profil reflété dans la vitrine. Instantanément j’ai crié : Pénéloppe ! Le visage s’est retourné, étonné. Dans une succession brouillonne, s’ensuivirent des exclamations, des bises, des accolades. Une assise fut tirée. Pénéloppe prit place à mes côtés, avec le naturel de l’invitée, de celle que l’on attendait. Notre petit groupe resta quelques instant plongé dans cet état de surprise provoqué par cette rencontre fortuite. D’ailleurs, en écholalie, je répétais tandis qu’elle renchérissait : «  c’est incroyable de se retrouver de la sorte ! ». 

Elle était comme nous en villégiature à Biarritz et, habitait chez des amis qui lui laissaient leur maison. L’effet de surprise dissipé, la discussion se mit en branle. De temps en temps je jetais un coup d’œil à mon mari, pour m’assurer que cette présence inattendue ne lui déplaisait pas. Son sourire et sa participation à la conversation me montraient que la femme à la casquette ne l’importunait pas. Seule ma fille restait intriguée, mon fils, lui, comprit rapidement de qui il s’agissait. Notre dialogue allait bon train, fluide et confiant. Tandis qu’elle parlait, je la dévorais des yeux, obsédée par une joie inexpliquée. Je m’extasiais  du timbre de sa voix, de son rire, de ses tics verbaux, envahie par le bonheur d’avoir retrouvé une vieille amie. Et pourtant, ce soir-là, nous faisions connaissance. 

Pénéloppe, je l’avais rencontrée deux ans plus tôt, dans un marché couvert à Bergen en Norvège, où notre famille avait trouvé refuge contre le mauvais temps. Elle portait une casquette en cuir noire, homologue jumeau de celui en toile blanche que j’avais reconnu ce soir. La langue commune avait amené mon fils à engager la conversation avec elle et une amie qui l’accompagnait. Avant de nous quitter pour continuer nos périples norvégiens, Pénéloppe m’avait tendu sa carte de visite. De retour de vacances, j’avais pris contact avec elle. Régulièrement, nous nous étions envoyé des petits messages sur messager. D’étranges petits billets qui nous permirent de nous apprécier, de nous découvrir des points communs et qui avaient, en deux ans, créer un lien. 

Au bout de quelques minutes, juste avant de commencer à manger, Pénéloppe a ouvert son sac pour en extraire un rouge à lèvre qu’elle a appliqué sur ses lèvres. Ce geste de coquetterie m’a plu. Il en disait long sur elle et sur la teneur de nos retrouvailles. Elle avait envie de me plaire et devait rager contre sa tenue de plage négligée. 

Le temps que le crépuscule s’évanouisse dans la nuit, nous nous étions dit l’essentiel sur nos  vies. Tout le monde avait trouvé sa place. Les visages de Paul et des enfants montraient à quel point ils étaient heureux de cette rencontre. J’étais aux anges. Une brise fit frissonner Pénéloppe trop légèrement vêtue pour ce dîner improvisé, et donna le signal du départ. Elle proposa de nous raccompagner. L’heureux hasard continuait son travail : nous logions dans le même quartier. En marchant, nous continuâmes à discuter. Les enfants avaient envie d’attirer son attention, et j’ai souri en songeant qu’ils me connaissaient bien puisqu’ils avaient compris que cette femme n’était pas anodine pour moi. Au pied de la villa qui nous avions louée pour les vacances, Pénéloppe a dit : on se voit demain pour un thé ? Toute la famille a acquiescé. 

Myriam E.Mitakos, le 11 septembre 2019, Copyright tous droits réservés

Le téléphone a sonné : « on a trouvé une famille pour toi ». En deux jours, j’ai quitté mon pays. J’ai traversé la Turquie, planquée dans la soute d’un bus. A mon arrivée, nul membre de  ma famille ne m’attendait  comme cela avait été convenu. Les passeurs ont confisqué mon passeport et m’ont placée chez une dame âgée. On ne m’a pas laissé le choix. Ils m’ont dit que je devais rester là jusqu’à ce que je m’acquitte du prix de ma traversée. Depuis, jour après nuit, ils me sous-payent pour récurer la maison, pour cuisiner, aider la vieille. Mais celle-ci n’est qu’un prétexte. Il y a des hommes qui viennent, l’haleine avinée. Elle leur ouvre la porte puis se retire. Eux laissent traîner leurs mains sur mon corps et s’amusent avec moi dans la chambre du fond. Parfois, ils me frappent. Lorsqu’ils partent, ils lui donnent de l’argent et elle leur sourit. Chaque jour, ils reviennent. Chaque jour, ma gorge se  sature de larmes. Hier, j’ai vu où la vieille planquait la clef. Dans la nuit, ses râles et ses ronflements, encore. Alors, j’ai pris la clef et avant de m’enfuir, j’ai saisi l’oreiller de plume et j’ai appuyé très fort.

Myriam E.Mitakos Copyrights tous droits réservés

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